La genèse du projet Mythes et Meufs
L’idée de Mythes et Meufs est née au moment des études en histoire de l’art de Blanche Sabbah, la créatrice du compte Instagram La Nuit Remue Paris.
Elle s’est rendu compte que cette discipline proposait un récit très masculin, dans lequel les femmes apparaissaient surtout à travers des figures stéréotypées. Ces représentations venaient de différentes sources – la mythologie, les récits bibliques – et elles ont été reprises dans la peinture, au cinéma, puis jusque dans la pop culture. Elle a donc eu envie d’analyser ce phénomène à sa manière.
Quant au choix de la BD, il s’est imposé tout naturellement. Blanche Sabbah est passionnée de dessin et considère que la bande dessinée est un support extrêmement puissant de pédagogie et de vulgarisation. Avec Mythes et Meufs, elle voulait profiter de ce langage visuel qui permet de dire beaucoup de choses autrement qu’avec les mots : les images, les couleurs et les dialogues ajoutent des niveaux de compréhension supplémentaires et ouvrent à une lecture plus riche.
Sources de cet article issu de la féministhèque :
- Prises de notes personnelle lors de la dédicace du 28 septembre 2023 sur Paris pour Mythes et Meufs 2
- Blanche Sabbah en interview pour planetebd com
- Fête du Livre de Saint-Etienne 2023 : Rencontre avec Blanche Sabbah – Mythes et meufs
Le passage du numérique au papier
Au départ, elle n’écrivait pas du tout avec l’idée de publier un livre. L’objectif était de diffuser sur Instagram, afin de toucher un public plus large et de bénéficier de la visibilité offerte par un média comme Mâtin. C’était aussi la première fois que son travail était relu par des professionnel·le·s, car jusque-là, elle publiait pour elle-même, sans relecture ni correction. Pour elle, Mythes et Meufs était avant tout une expérience formatrice et une opportunité d’être rémunérée pour ses strips.
Mais très vite, au vu du succès rencontré par la série, l’idée d’une publication papier a été évoquée. Blanche Sabbah précise que les dix premiers épisodes ont été pensés uniquement pour les réseaux sociaux, tandis que les suivants ont été réalisés en sachant qu’ils seraient publiés dans un livre. Cela n’a pas changé fondamentalement le fond, mais a eu un impact sur la forme : il a fallu tout réécrire à la main, adapter la typographie, passer des majuscules aux minuscules, et revoir la mise en page pour répondre aux exigences de la lecture sur papier, qui diffère totalement de celle d’Instagram.
Pour l’autrice, cela a été un immense plaisir de voir Mythes et Meufs exister sous forme d’objet livre. Cela permet de sortir son travail du cadre numérique, et donc d’élargir son public. Un livre touche des générations qui ne sont pas à l’aise avec les réseaux sociaux, des personnes qui n’ont pas envie de lire sur un téléphone, ou encore des enfants qui n’ont pas accès à Instagram. Elle insiste sur le fait que des jeunes de 7 à 10 ans peuvent ainsi lire Mythes et Meufs sans écran, ce qu’elle trouve précieux. Cela rejoint sa volonté de rendre son travail plus accessible, dans la continuité de son engagement autour de la pédagogie, du militantisme et de l’humour.
De plus, la publication papier est aussi une manière d’assurer la pérennité de son travail. Puisque sur les réseaux sociaux, tout peut disparaître d’un jour à l’autre : une suppression de compte, une censure, la fin d’une plateforme… Avoir un livre publié en plusieurs milliers d’exemplaires, présent en librairie, en médiathèque ou dans des écoles, c’est la garantie que le discours porté par Mythes et Meufs ne se perde pas, qu’il circule de main en main et qu’il reste tangible. Pour elle, c’était essentiel, et c’est aussi la concrétisation d’un rêve personnel : tenir dans ses mains un bel objet, avec une couverture, une pagination, un projet abouti.
Les défis de Mythes et Meufs
Résumer des vies en quelques cases
L’un des exercices les plus difficiles dans Mythes et Meufs est de réussir à résumer des vies ou des récits extrêmement riches en seulement quelques pages. Plus une histoire a fait l’objet de réinterprétations, plus l’enjeu est complexe. Par exemple, La Petite Sirène : dans sa structure habituelle, un épisode de Mythes et Meufs se divise en trois parties – d’abord un résumé du mythe, puis une analyse, et enfin une chute qui fait le lien avec une référence contemporaine. Mais pour ce conte, elle devait à la fois évoquer la version originelle d’Andersen, publiée à la fin du XIXe siècle, et la réinterprétation de Disney.
La comparaison des deux œuvres était incontournable, car elles véhiculent des messages totalement différents : chez Andersen, l’héroïne meurt, tandis que dans le Disney elle renonce à sa spécificité de sirène pour épouser l’homme qu’elle aime, ce qui correspond davantage aux normes sociales traditionnelles.
Pour montrer l’impact de cette réécriture et analyser la transformation des thèmes, Blanche Sabbah a dû multiplier les références, ce qui a rendu l’épisode particulièrement dense. Elle souligne que la difficulté majeure réside toujours dans l’équilibre entre texte et dessin : éviter que l’image répète le texte, mais au contraire comprendre que le dessin constitue une lecture supplémentaire. Avec l’expérience, elle dit avoir appris à exploiter cette double narration pour enrichir ses analyses dans Mythes et Meufs.
Un lectorat différent entre les deux tomes
Blanche Sabbah estime que les deux volumes de Mythes et Meufs touchent globalement le même public, même si elle observe des nuances. Le tome 1, en s’appuyant sur des contes classiques et très connus, attire un lectorat plus large et intergénérationnel, curieux de retrouver des récits fondateurs revisités. Le tome 2, en revanche, s’ancre davantage dans la pop culture et le militantisme, et séduit donc particulièrement un public engagé.
Elle raconte ainsi qu’en dédicace, certaines personnes venues de Sainte-Soline lui ont confié à quel point son chapitre consacré à cette figure leur avait fait du bien. À l’inverse, pour le premier tome, les lecteurs et lectrices faisaient plus souvent le parallèle avec des ouvrages comme Les Culottées de Pénélope Bagieu ou avec d’autres travaux de vulgarisation féministe autour de la mythologie. Blanche Sabbah note donc que si le socle du lectorat reste très proche, le tome 2 de Mythes et Meufs crée une résonance particulière auprès des militant·e·s et des publics sensibilisés aux luttes actuelles.
Quant au public, Blanche Sabbah explique qu’elle croise peu de très jeunes lecteurs et lectrices directement, car ce n’est pas eux qui vont lui écrire sur les réseaux. En revanche, elle reçoit énormément de retours de la part de leurs parents, et en particulier des mères. En dédicace, elle raconte que ce sont souvent des mamans qui viennent avec leur fille, parfois très timide, et qui lui confient que Mythes et Meufs est une lecture adorée à la maison. Certaines professeures lui disent aussi utiliser son travail auprès de leurs élèves. Ces relais – parents, professeurs, familles – lui permettent de mesurer l’impact de son projet, même auprès d’un jeune public qu’elle ne rencontre pas directement.
Elle confie aussi avoir réalisé, en discutant avec un ami, qu’elle avait en quelque sorte construit le tome 2 à rebours du premier. Dans le tome 1, elle partait des mythes et des contes pour interroger leurs résonances dans le présent. Dans le tome 2, elle a choisi majoritairement des figures contemporaines ou récentes et a cherché, cette fois, à retrouver le mythe qui subsiste dans ces récits modernes.
Ce changement de démarche lui a permis d’explorer les rapports entre les grands mythes et les histoires que l’on se raconte aujourd’hui, dans un double mouvement : partir du passé vers le présent, mais aussi du présent vers le passé. Pour Blanche Sabbah, mélanger pop culture, mythologie et personnages religieux ou littéraires était une évidence, et c’est ce qui donne toute sa singularité au deuxième tome de Mythes et Meufs.
Un encadré pour partager ses références
Avec le format papier,elle a eu l’opportunité d’ajouter une page supplémentaire dans chaque épisode, Blanche Sabbah s’est dit qu’elle pouvait l’utiliser pour partager ses références (ex : des coups de cœur personnels qu’elle souhaite partager absolument, des œuvres qu’elle connaît bien et dont elle mesure la valeur) et donner des pistes à son lectorat. C’est ainsi qu’est né l’encadré qui accompagne chaque histoire. Avec un petit titre et un texte séparé, il ne constitue pas une suite de l’épisode mais bien un complément. Elle y indique vers quelles références se tourner pour aller plus loin.
Ces encadrés permettent aussi de soulever des thèmes très contemporains. Elle évoque par exemple l’épisode sur Mulan, où elle interroge la sexualité du capitaine Shang. Selon elle, et d’après de nombreux retours reçus sur Instagram, Shang tombe déjà amoureux de Ping avant de découvrir qu’il s’agit de Mulan déguisée. Pour Blanche Sabbah, cela soulève des questions passionnantes : est-il bisexuel ? Pansexuel ? Attiré par une personne indépendamment de son genre ? Elle explique que la révélation du sexe féminin de Mulan vient couper court à cette réflexion, alors qu’il serait justement intéressant d’envisager ces questions. Dans Mythes et Meufs, ce type d’analyse lui permet de dépasser le cadre du mythe et d’ouvrir sur des problématiques actuelles de genre et de sexualité.
D’autres fois, le défi consiste à trouver un ouvrage pertinent sur des figures qui la fascinent mais sur lesquelles peu de documentation existe.
Nous pouvons reprendre son travail sur La Malinche, une figure mexicaine très controversée, abordée dans Mythes et Meufs 2. Elle s’est appuyée sur la bande dessinée d’Alicia Jaraba, qu’elle a adorée et vers laquelle elle renvoie ses lecteur·ice·s. Mais faute de sources académiques accessibles, elle a choisi de mettre en lien ce personnage avec la question des féminicides au Mexique et le féminisme latino-américain, qu’elle juge particulièrement puissant et inspirant. Pour elle, il n’est pas toujours nécessaire d’appuyer ses propos sur une bibliographie savante : ce qui compte, c’est de donner des clés de lecture et de relier les mythes et figures féminines à des réalités militantes actuelles.
La recherche des personnages dans Mythes et Meufs
Lorsqu’on lui demande comment elle sélectionne les figures féminines qu’elle intègre dans Mythes et Meufs, Blanche Sabbah explique que le processus n’est jamais totalement identique d’un personnage à l’autre.
Pour le premier tome, elle avait à cœur de choisir des figures universelles, issues de grands mythes connus de toutes et tous. Quand on regarde la table des matières, précise-t-elle, même les personnes qui n’ont pas lu la BD connaissent quasiment toutes les femmes mises en scène : des héroïnes de contes de fées avec lesquels on a grandi, des figures bibliques emblématiques… La pop culture y est finalement assez peu présente. L’idée était plutôt de se concentrer sur des personnages qui ont traversé l’enfance et l’adolescence du plus grand nombre, afin que Mythes et Meufs parle immédiatement à son lectorat.
Le choix se fait aussi selon ce que Blanche Sabbah souhaite raconter. Parfois, c’est un aspect étymologique qui attire son attention. Elle prend l’exemple du mythe de Daphné : à partir de la transformation en laurier et du geste d’Apollon qui en fait une couronne, elle explique l’origine du mot « lauréat ». Ce symbole de succès académique et sportif, encore présent aujourd’hui dans le mot « baccalauréat », lui a donné envie d’utiliser le mythe comme point de départ pour parler de société.
Blanche Sabbah explique que son approche repose souvent sur deux extrêmes. D’un côté, elle choisit parfois une histoire très empouvoirante, qu’elle juge passionnante, en se disant que l’héroïne n’est pas assez connue, ou que certains aspects de son récit n’ont pas été suffisamment mis en valeur. De l’autre, elle s’attache à des mythes atroces, où la vision des femmes est extrêmement négative, pour interroger ce que ces récits ont transmis jusqu’à nous et la manière dont ils continuent d’influencer notre imaginaire collectif.
Comme beaucoup de livres, films ou mythes que l’on connaît par cœur, on ne se pose plus de questions. Or, le rôle de Mythes et Meufs est justement d’en poser de nouvelles : de remettre en cause les évidences, d’interroger la place des femmes dans les récits et celle qu’on leur a assignée au fil des siècles.
Elle reprend l’exemple de Méduse, figure centrale dans Mythes et Meufs. Pour elle, Méduse est l’un des mythes les plus cruels et les plus péjoratifs envers les femmes. Mais c’est aussi l’un de ceux qui a été le plus réapproprié par les féministes. Si on change de paradigme, Méduse n’apparaît plus seulement comme un monstre, mais comme une victime. Dans cette nouvelle lecture, elle devient une figure fascinante et empouvoirante. C’est dans cette logique que Blanche Sabbah construit ses épisodes : déconstruire l’héritage négatif et proposer un nouveau regard.
Voici le processus de recherche de Blanche Sabbah :
- D’abord, il y a l’idée du personnage : parfois une figure lui vient spontanément à l’esprit, parfois on lui en suggère une.
- Elle commence alors à se documenter pour vérifier s’il y a matière à construire un épisode. Car certaines pistes, en approfondissant, se révèlent peu intéressantes ou sans véritable angle narratif. À d’autres moments, ses recherches la conduisent à déplacer le regard : elle raconte par exemple qu’en revoyant le film Vice-Versa, dont l’héroïne est officiellement Joie, elle a finalement trouvé que Tristesse était le personnage central et le véritable moteur narratif. De la même façon, dans Mythes et Meufs, elle n’hésite pas à décentrer le regard de l’héroïne attendue pour mettre en lumière une figure secondaire plus riche à analyser.
- Concrètement, son enquête commence souvent par une recherche Google. Non pas pour utiliser directement les informations, mais pour observer quelle est la vision mainstream. Cela lui permet de repérer les associations spontanées que les gens font avec ce personnage et d’identifier ce qui mérite d’être déconstruit.
- Ensuite, elle mobilise ses propres ressources : lectures issues de ses études, émissions qu’elle suit, ouvrages de chercheur·se·s ou d’autrices et auteurs qu’elle apprécie. Chaque lecture renvoie vers une autre, chaque référence mène à de nouvelles pistes. Elle décrit ce travail comme une enquête où elle suit des fils qui la conduisent à l’angle juste.
Pour Blanche Sabbah, il est essentiel de ne pas se contenter de valider ce que d’autres ont écrit. Dans Mythes et Meufs, elle tient à apporter son regard d’autrice et de militante féministe, à faire un pas de côté et à proposer une interprétation personnelle. Bien sûr, il s’agit toujours de pouvoir justifier cette analyse, mais elle considère fondamental de donner une perspective située, ancrée dans son époque et dans son engagement.
Elle insiste aussi sur l’importance de l’intuition. Un personnage doit l’animer, la toucher, parfois même sans qu’elle comprenne immédiatement pourquoi. Elle évoque Karaba, qu’elle voulait traiter depuis longtemps sans avoir encore tout le cheminement en tête. Ou encore la marraine la bonne fée, figure qui l’a intriguée par son absence de dangerosité : une féminité vieillissante, hors sexualité, donc non menaçante. Blanche Sabbah a alors fait le parallèle avec les sorcières, autres figures de femmes âgées et non sexuelles, mais au contraire redoutées. Elle y voit un moyen d’interroger l’âgisme et la manière dont la vieillesse féminine est représentée.
En définitive un épisode de Mythes et Meufs naît de cette alchimie : un personnage qui suscite un intérêt intime, un angle de recherche pertinent, une volonté de questionner la culture dominante et un regard militant qui s’assume. Quand toutes ces conditions sont réunies, le résultat donne vie à un récit fort, à la fois documenté et subversif.
Le choix des personnages dans le tome 2 de Mythes et Meufs
Pour le deuxième tome de Mythes et Meufs, Blanche Sabbah explique qu’elle a voulu s’éloigner des figures trop classiques ou trop « mainstream ». Contrairement au premier volume, où elle tenait à reprendre de grands mythes universellement connus, elle a eu cette fois davantage envie de laisser parler sa plume, son propre prisme et ses connaissances. L’objectif n’était plus seulement de revisiter des figures déjà beaucoup analysées par d’autres penseur·se·s, mais d’apporter un regard plus personnel.
C’est pourquoi le tome 2 fait davantage de place à la pop culture, mais aussi à son engagement écologique, beaucoup plus manifeste que dans le premier volume. Elle explique que cette orientation s’est imposée à elle, parce qu’elle connaît mieux ce sujet aujourd’hui et qu’il lui tenait particulièrement à cœur de l’aborder dans Mythes et Meufs.
Dans le deuxième tome de Mythes et Meufs, Blanche Sabbah s’est beaucoup intéressée aux femmes réelles qui ont été éclipsées par des hommes supposément « géniaux ». Grâce à des échanges, notamment avec Sandrine et son projet L’Histoire de France au féminin, elle a pris conscience de l’ampleur de ce phénomène : des femmes dont les idées n’ont pas pu voir le jour, ou qui n’ont pas pu revendiquer leur génie car elles restaient dans l’ombre de leur mari.
Elle dénonce la fameuse phrase : « derrière chaque grand homme, il y a une femme », qu’elle juge affreuse. Pour elle, il est aberrant qu’on continue de la répéter comme si cela allait de soi, alors que la vraie question est : pourquoi ces femmes n’étaient-elles pas au premier plan, puisque c’est aussi grâce à elles que ces « grands hommes » ont brillé ? Elle voit dans cette formule une sorte de lot de consolation, comme si le rôle des femmes devait rester celui du second plan. Or, rappelle-t-elle, tout le monde sait qu’il est plus valorisant d’être sur scène que de rester dans les coulisses.
Dans Mythes et Meufs, elle remarque que ce thème revient régulièrement. Avec Lady Macbeth, par exemple, elle met en évidence à quel point une femme de pouvoir reste un cas exceptionnel et souvent diabolisé. Les femmes liées au pouvoir sont presque toujours perçues de manière indirecte : soit comme les épouses ou mères qui permettent à l’homme de se consacrer à sa carrière, soit comme les intrigantes, vénéneuses ou manipulatrices.
Dans les deux cas, leur rôle est dévalorisé. Blanche Sabbah souligne que, si une femme exerce le pouvoir, ce sera vu comme négatif, et si elle ne le fait pas, cela semblera « normal », car c’était la condition pour que le génie masculin brille. Pour elle, ces récits montrent bien comment les femmes ont été instrumentalisées pour servir la gloire des hommes, et c’est un sujet qu’elle aime explorer dans Mythes et Meufs.
Parfois, le choix des personnages est dicté par l’actualité ou par sa sensibilité personnelle. Blanche Sabbah cite par exemple une émission qu’elle a animée, Prisme, dans laquelle elle analysait le jeu vidéo The Last of Us, adapté en série en 2023. Elle confie avoir beaucoup aimé ce récit et avoir voulu l’examiner sous un prisme féministe, alors même que le jeu vidéo – et plus encore le jeu vidéo post-apocalyptique – représente très peu les femmes. Après le Covid, un récit qui parle de pandémie lui a paru particulièrement intéressant, avec des résonances politiques fortes.
Elle évoque aussi la figure de sainte Soline, qu’elle ne connaissait pas avant les mobilisations contre la privatisation de l’eau et les mégabassines, survenues à Sainte-Soline. Le fait qu’un nom de femme soit devenu celui d’un champ de bataille écologique a immédiatement éveillé sa curiosité. Elle s’est alors demandé s’il n’y avait pas un lien à tisser entre la lutte des corps, la lutte des territoires, l’écologie et le féminisme. En creusant cette figure biblique très méconnue, elle a découvert des parallèles étonnants et des résonances politiques qu’elle a intégrées dans Mythes et Meufs.
La méthode de travail dans Mythes et Meufs – Tome 1
La méthode de travail dans Mythes et Meufs – Tome 1
Dans Mythes et Meufs, son travail repose parfois sur un savoir commun, parfois sur des recherches plus pointues. Certaines figures, comme Karaba, ont déjà été abondamment analysées, ce qui rend l’accès à la documentation relativement simple. Mais elle souligne que ce n’est pas toujours un avantage. Paradoxalement, les contes ou les mythes les plus documentés sont parfois les plus difficiles à traiter.
Elle prend l’exemple du Petit Chaperon rouge : il existe une multitude de versions de cette histoire, transmises à travers différents pays et différentes époques, sans texte source véritable puisque le récit provient de la tradition orale médiévale. Même le terme « chaperon » reste sujet à débat : s’agit-il d’une couronne de fleurs, d’une cape, d’une capuche, ou simplement d’un objet rouge porté par l’héroïne ? Pour Blanche Sabbah, cette incertitude complique le travail, car les analyses divergent énormément et il devient difficile de trancher. Elle explique que, dans Mythes et Meufs, elle a dû faire le tri et tronquer beaucoup de choses afin d’éviter un contenu trop indigeste et de laisser la place à sa propre analyse et à sa recontextualisation contemporaine.
À l’inverse, des personnages plus récents, comme la Reine des Neiges, suscitent moins de polémiques. Leur contemporanéité réduit les risques d’être contestée sur les sources, puisqu’il y a encore peu d’analyses existantes. Cela offre davantage de liberté d’interprétation. Pour Blanche Sabbah, travailler sur des figures revisitées des dizaines de fois, comme Blanche-Neige, est souvent plus ardu que de traiter des héroïnes contemporaines ou issues de la pop culture. Dans Mythes et Meufs, elle navigue entre ces deux extrêmes, cherchant toujours un équilibre entre rigueur et accessibilité.
Concernant l’illustration, Blanche Sabbah distingue deux types de figures. D’un côté, celles qui possèdent déjà une identité visuelle forte, comme Karaba, Tristesse, la Reine des Neiges, Pocahontas ou Mulan (prévues dans le tome 2). Dans ces cas-là, elle doit respecter une certaine ressemblance, souvent issue de Disney, afin que les lecteur·ice·s identifient immédiatement le personnage. Elle adapte alors son style tout en veillant à la reconnaissance visuelle.
De l’autre côté, elle traite des personnages historiques ou mythologiques – par exemple le chevalier d’Éon, Jeanne d’Arc, ou Judith et Holopherne – qui n’ont pas de représentation canonique. Dans ce cas, Blanche Sabbah s’appuie sur l’iconographie existante, pioche des éléments à droite et à gauche, puis propose sa propre réinterprétation moderne. C’est cet exercice qu’elle préfère, car il lui permet de jouer avec les codes visuels et de proposer une version plus juste et plus inclusive.
Elle raconte ainsi avoir représenté Judith non pas comme une femme blonde et pâle, telle qu’on la voit souvent dans les peintures classiques, mais avec la peau mate et les cheveux bruns, en cohérence avec son contexte géographique et culturel. De la même manière, elle refuse de dessiner systématiquement les héroïnes mythologiques avec les traits idéalisés hérités de la peinture occidentale. Dans Mythes et Meufs, elle aime rompre avec ces stéréotypes pour proposer une représentation plus crédible, historiquement et culturellement.
Pour autant, elle conserve les attributs iconographiques essentiels qui permettent d’identifier un personnage. Elle cite par exemple Hermès, qu’elle a dessiné avec ses sandales ailées, sa lyre, son arc et son vase.
Elle précise également qu’elle n’est pas seule dans ce travail : ses dessins sont relus par plusieurs personnes, notamment la rédactrice en chef de Mâtin puis son éditrice. Ces regards extérieurs permettent de garantir la justesse, la cohérence et la qualité finale de Mythes et Meufs.
L’ordre des personnages
Blanche Sabbah confie que l’ordre des personnages dans Mythes et Meufs est le fruit d’un long travail. Ce n’est pas celui de la prépublication sur Instagram. Pour le tome 1, elle avait d’abord imaginé une progression chronologique : mythes antiques, récits bibliques, contes médiévaux, puis Disney et pop culture contemporaine. Mais son équipe lui a proposé de casser cette logique et de publier dans le désordre, ce qui s’est révélé amusant et efficace.
Pour le tome 2, la situation était différente. Déjà, il n’existait pas de progression chronologique aussi marquée que dans le premier volume. Ensuite, elle était submergée de travail et n’avait pas le temps de planifier un ordre précis en amont : elle écrivait les épisodes au fur et à mesure, selon l’idée qui s’imposait.
En revanche, au moment d’élaborer la table des matières, elle a beaucoup réfléchi. Elle a choisi de commencer et de terminer avec les épisodes les plus forts, ceux qui, selon elle, marqueraient le plus les lecteurs et lectrices. Elle explique aussi avoir essayé d’alterner les critères : personnages racisés et personnages européens, contes de fées et pop culture, Moyen Âge et récits contemporains, mythes religieux et figures littéraires. L’idée était de créer une alternance constante, pour que deux épisodes de même « teneur » ne se suivent jamais.
La méthode de travail dans Mythes et Meufs – Tome 2
Pour le deuxième tome de Mythes et Meufs, Blanche Sabbah explique qu’elle n’avait pas envie de se cantonner uniquement à la mythologie. Dès le départ, l’idée a été discutée : pourquoi ne pas aller voir ailleurs, vers d’autres manières de raconter des histoires qui l’intéressaient davantage ? Elle voulait que le projet garde un côté accessible et amusant. Après tout, le titre est Mythes et Meufs et non pas simplement une anthologie féministe de la mythologie.
Elle souligne avoir voulu conserver une double dimension du mot « populaire » : d’un côté, « pop », fun, pétillant ; de l’autre, accessible, pas élitiste ni complexe. C’est précisément la partie « Meufs » de Mythes et Meufs : l’intégration d’autres figures issues de la culture contemporaine. Très vite, elle s’est attaquée à Disney, aux comics (comme Poison Ivy), aux jeux vidéo (comme Ellie dans The Last of Us), ou encore à la BD (La Schtroumpfette).
Elle remarquait que les contes et les mythes avaient déjà été réinterprétés par la pop culture, mais que ces réappropriations ne questionnaient jamais vraiment l’héritage patriarcal dont elles provenaient. Pour elle, la pop culture n’est pas moins sexiste que les récits classiques, simplement parce qu’elle s’est imposée dans l’imaginaire collectif. Avec Mythes et Meufs, son objectif était donc de mettre en lumière ces codes sexistes et d’interroger leur transmission.
Tome 1 : Exemples de personnages dans Mythes et Meufs
La Petite Sirène
Nous avons compris plus haut dans la lecture que pour dessiner ses personnages dans Mythes et Meufs, Blanche Sabbah puisait dans différentes iconographies et cultures. Dans une interview, elle se rappelait de la polémique qui a éclaté autour du film Disney La Petite Sirène, lorsque le rôle a été confié à une actrice métisse. Elle souligne à quel point il est absurde que cela choque davantage que le fait qu’un homard s’exprime avec un accent africain. Pour elle, ce débat révèle une perte totale de contexte : ce qui dérange certains n’est pas l’incohérence scénaristique, mais simplement que le personnage principal ne corresponde pas aux modèles « blancs et blonds » imposés par des siècles de représentations dominantes.
Elle insiste sur le caractère stérile de cette polémique : les sirènes n’existent pas. Pourtant, certains ont même invoqué des arguments « scientifiques », affirmant qu’il était impossible que la peau d’une sirène ne soit pas blanche car les rayons du soleil ne traverseraient pas l’eau. Blanche Sabbah y voit un racisme déguisé, impossible à justifier autrement. Elle rappelle qu’un débat similaire avait eu lieu autour du choix de l’acteur ou de l’actrice devant incarner le prochain James Bond : beaucoup estimaient inconcevable qu’il puisse s’agir d’une personne noire, ou même d’une femme. Pourtant, James Bond est lui aussi une pure fiction. Elle remarque d’ailleurs que déjà, lors de l’arrivée de Daniel Craig, blond aux yeux bleus, le public s’était divisé.
Pour elle, ces polémiques montrent à quel point une partie de la société refuse que même ses personnages imaginaires puissent être représentés autrement que selon les codes dominants. Blanche Sabbah considère que réinterpréter ces figures à la sauce féministe, antiraciste et inclusive, est une manière de révéler ces crispations. Elle compare ces réactions à un « liquide révélateur » : chaque fois que Mythes et Meufs propose une vision différente, les résistances révèlent la profondeur des normes patriarcales et racistes.
Jean-Michel Patriarcat, un personnage comique et critique
Dans Mythes et Meufs, Blanche Sabbah a aussi créé un personnage récurrent : Jean-Michel Patriarcat. C’est une figure comique, représentée en costard avec un nœud papillon rouge, légèrement âgé, qui répète inlassablement « couic ». Elle explique qu’il s’agit d’une allégorie du patriarcat, inspirée des psychanalystes du début du XXᵉ siècle.
Au fil de ses recherches, elle s’est rendu compte qu’à chaque analyse de figures féminines par la psychanalyse, le même argument revenait sans cesse : l’angoisse de castration. Une répétition à ce point systématique qu’elle en est devenue comique. Blanche Sabbah a donc choisi de caricaturer ce discours dans Mythes et Meufs. Jean-Michel Patriarcat est obsédé par cette idée et ne parle que de cela.
Pour elle, l’objectif est double : désacraliser et ridiculiser la misogynie. Elle estime que se moquer de ces arguments les rend moins effrayants et permet de mieux les combattre. Montrer à quel point ces discours sont répétitifs, pauvres intellectuellement et dénués de créativité aide, selon elle, à renforcer la confiance en soi et à affronter plus sereinement les critiques.
Elle cite Rose Lamy, qui, dans Défaire le discours sexiste, affirme qu’il serait presque plus intéressant d’analyser la récurrence de l’anti-féminisme que le féminisme lui-même. Blanche Sabbah partage ce constat : les arguments anti-féministes sont d’une constance ennuyeuse, sans renouvellement, et donc faciles à démonter. Jean-Michel Patriarcat, dans Mythes et Meufs, incarne justement cette « ennuyeuse constance » et permet de la tourner en dérision.
Tome 2 : Exemples de personnages dans Mythes et Meufs
La Schtroumpfette
Parmi les personnages du tome 2, Blanche Sabbah analyse la figure de la Schtroumpfette. Elle explique que, petite, elle n’avait pas conscience du problème : elle lisait ces BD sans se dire que quelque chose clochait. Mais aujourd’hui, avec son regard critique, elle s’étonne qu’une telle représentation ait pu sembler normale.
Elle cite la série Bergères Guerrières, qu’elle affectionne particulièrement. Dans ce récit d’heroic fantasy, le village est presque exclusivement composé de femmes guerrières, avec très peu d’hommes. Les héroïnes sont nombreuses, variées, complexes, et un petit garçon rêve d’intégrer leur groupe sans pouvoir le faire. Pour Blanche Sabbah, ce simple renversement est libérateur : il montre qu’on peut créer des univers jeunesse avec une multitude de personnages féminins.
Elle rapportait d’ailleurs dans une interview, une anecdote entendue auprès de libraires : certains parents refusent d’acheter des BD avec trop de personnages féminins pour leurs fils, au prétexte que « c’est pour les filles ». Elle souligne l’absurdité de ce comportement : les petites filles, elles, s’identifient sans difficulté à des personnages masculins. Pourquoi pas l’inverse ? Avec Mythes et Meufs, elle aime interroger ces conditionnements précoces. Elle espère que, peu à peu, la jeunesse sera exposée à des contenus où la diversité des représentations féminines deviendra une évidence.
La Parisienne, un archétype à déconstruire
Blanche Sabbah s’est aussi penchée sur le mythe de la Parisienne. L’idée est née d’une collaboration avec le musée Carnavalet, qui souhaitait attirer un public plus jeune après sa réouverture. Les responsables avaient apprécié son travail sur Mythes et Meufs et lui ont proposé de créer un contenu en lien avec Paris.
Elle raconte qu’enfant, en province, elle voyait la Parisienne comme une figure inaccessible, idéalisée par les publicités et les médias. Mais, ayant grandi à Paris, elle n’a jamais reconnu dans ces images les femmes qu’elle voyait au quotidien. Pour elle, ces représentations relèvent du fantasme, conçues non pour les Parisiens ni pour les Français, mais pour séduire un marché international avec une vision stéréotypée de la capitale.
Avec Mythes et Meufs, elle a voulu déconstruire cet archétype en montrant qu’il est enfermant et réducteur. Elle rappelle que Paris est multiple, comme toutes les villes, et que réduire ses habitantes à un seul modèle est absurde. Dans son épisode, elle fait aussi un lien avec les collages féminicides, nés à Marseille mais qui ont pris une ampleur particulière à Paris. Elle voit là une autre manière de donner une identité visuelle plus juste et plus engagée à la ville, loin du cliché figé de la « Parisienne » élégante et inaccessible.
Trinity dans Matrix
Blanche Sabbah s’est aussi penchée sur Trinity, un personnage qu’elle considère comme extrêmement riche. Elle explique que Trinity incarne plusieurs archétypes féminins à la fois : la ninja, la hackeuse, la guide qui invite à « découvrir le nouveau monde ». C’est cette multiplicité qui lui a donné envie de creuser toutes les strates de mythes et de représentations qui s’entrecroisent en elle.
Elle souligne aussi l’importance d’un autre prisme d’analyse : celui de la transition et de la transidentité. Matrix est en effet une œuvre créée par deux femmes trans, les sœurs Wachowski. Même si, dans Mythes et Meufs, elle a privilégié une analyse centrée sur Trinity – qu’elle considère comme un personnage cisgenre dans l’histoire – elle trouvait essentiel de rappeler ce contexte.
Blanche Sabbah compare également Trinity à Sarah Connor de Terminator. Si Sarah Connor l’intéresse, notamment pour sa transformation spectaculaire entre le premier et le deuxième film, elle reste enfermée dans un rôle d’« ultimate maman », dont la mission principale est de faire de son fils le sauveur de l’humanité. Elle explique que cette intrigue, très marquée par la maternité et par une filiation quasi christique, l’a empêchée d’aller plus loin dans l’analyse. À ses yeux, Trinity, en revanche, dépasse ces limites et permet une réflexion plus riche et plus contemporaine dans Mythes et Meufs.
Poison Ivy
Un autre personnage marquant du tome 2 est Poison Ivy, que Blanche Sabbah a choisi d’explorer après qu’une lectrice, en dédicace, lui a suggéré de s’intéresser aux héroïnes de comics. Cette idée l’a immédiatement séduite, tant le personnage lui paraissait pertinent.
Elle explique que ce qui l’a fascinée chez Poison Ivy, c’est le changement de paradigme qu’elle incarne. Lors de sa création dans les années 1970, Ivy était perçue comme une méchante, une femme fatale vénéneuse dont les motivations écologiques étaient ridiculisées. Face à elle, le héros, Batman, représentait une multinationale hyper polluante… et pourtant il était perçu comme le « sauveur ». Aujourd’hui, souligne Blanche Sabbah, les revendications de Poison Ivy apparaissent comme fondamentalement légitimes. Dans Mythes et Meufs, elle montre à quel point la lecture de ce personnage a changé avec le temps et combien il est intéressant de le réinterroger.
Elle rappelle aussi qu’à l’origine, Ivy n’était pas une figure démoniaque mais une étudiante manipulée par son professeur, victime d’expériences scientifiques, qui s’échappe et choisit de défendre l’environnement. Pourtant, son image a été transformée en celle d’une séductrice fatale, avec ce motif du « baiser empoisonné » hérité à la fois des contes et de l’archétype de la femme fatale. Blanche Sabbah se souvient de scènes marquantes dans les films de Batman, où Ivy embrasse ses victimes pour les tuer. Pour elle, cette dimension symbolique – la femme fatale au sens littéral – montre à quel point les codes patriarcaux ont déformé un personnage dont les revendications écologiques étaient pourtant visionnaires.
Dans Mythes et Meufs, Poison Ivy devient ainsi une héroïne profondément contemporaine, à la croisée du féminisme et de l’écologie, et un exemple frappant de la manière dont des figures issues de la pop culture peuvent être réinterprétées à travers un prisme critique.
Les Autrices dans Mythes et Meufs
Pour Blanche Sabbah, conclure Mythes et Meufs sur les autrices était une évidence. Elle explique que ce choix est venu après un cheminement particulier. Au départ, le strip consacré aux autrices avait été pensé comme un épisode de promotion pour annoncer la sortie du premier tome de Mythes et Meufs. Elle souhaitait mettre en avant des femmes qui avaient écrit, afin d’accompagner la publication de son livre. Mais cet épisode ne figurait pas dans le tome 1, car il n’y avait pas vraiment sa place.
Plus tard, elle s’est demandé quoi en faire. Le strip avait pris presque autant de temps et de place qu’un véritable épisode, et elle ne voulait pas le laisser de côté. C’est alors qu’elle est tombée sur un article de France Culture qui affirmait que « le mot autrice a gagné la bataille linguistique ». Pour Blanche Sabbah, ce fut un déclic. Elle s’est dit qu’il serait intéressant d’en faire un aparté linguistique, un épisode qui interroge la manière dont les mots façonnent notre rapport au féminin.
Elle rappelle qu’à l’époque, utiliser le mot « autrice » ne faisait plus bondir les membres de l’Académie française, mais que son usage restait loin d’être généralisé. Aujourd’hui, il s’impose de plus en plus, même si le combat n’est pas totalement terminé. Avec Mythes et Meufs, elle a voulu accompagner cette évolution, en montrant que les mots comptent et que leur transformation reflète celle des mentalités.
Blanche Sabbah relie ce travail sur les autrices à un thème déjà présent dans d’autres épisodes, comme celui sur Égérie : celui des femmes éclipsées, de leurs œuvres effacées, de leurs idées attribuées à des hommes. Elle dénonce ce mécanisme par lequel, même lorsqu’un texte est signé au féminin et écrit à la première personne, on a souvent préféré croire qu’il s’agissait d’un pseudonyme masculin. Elle cite Les Grandes Oubliées de Titiou Lecoq, qui montre à quel point certaines conclusions archéologiques ou historiques ont été faussées par un degré de malhonnêteté intellectuelle considérable, comme lorsque l’on affirmait que les femmes ne combattaient pas.
Dans Mythes et Meufs, Jean-Michel Patriarcat intervient même à ce sujet : il demande à Blanche Sabbah si c’est bien elle qui a écrit le livre. Elle explique que cette interpellation ironique illustre une réalité : si elle n’était pas là pour défendre son travail, son œuvre pourrait potentiellement être attribuée à quelqu’un d’autre.
Elle rappelle également que certaines femmes, au contraire, ont choisi d’endosser des pseudonymes masculins pour pouvoir publier et être reconnues. Cette inversion, où l’effacement des femmes devient une stratégie volontaire pour exister dans un monde dominé par les hommes, illustre la violence symbolique du système.
Pour Blanche Sabbah, conclure Mythes et Meufs sur les autrices, c’était donc affirmer une continuité : après avoir exploré les héroïnes mythologiques, littéraires et pop culturelles, elle voulait terminer sur celles qui ont écrit mais dont la voix a été trop longtemps niée. C’était une manière de réhabiliter ces créatrices, de montrer l’importance des mots, et d’inscrire son travail dans un combat linguistique et culturel encore en cours.


6 réponses
Génial cet article !
La lecture de cet article m’a donné envie de relire les 2 albums de BD!!
Maintenant que j’ai les clés de lecture, notamment la comparaison entre les tomes 1 et 2 ! De fait, j ai lu le tome 2 trop longtemps après le 1er !
Cet excellent article m’ invite à me replonger dans la lecture des 2 Mythes et Meufs!
Je suis ravie qu’il te plaise autant ! J’ai beaucoup aimé l’écrire (et surtout ordonner mes sources pour créer un article bien concis et percutant).
Pour l’occasion j’avais relu intégralement le tome 1 de Mythes et Meufs (et j’ai bien envie de recommencer le tome 2 haha)
Je pourrai te prêter à nouveau le tome 2 comme tu as seulement le premier héhé
Mythes & Meufs propose une relecture féministe et percutante des figures féminines mythiques, dénonçant avec humour les stéréotypes transmis par les récits traditionnels! Je ne connaissais pas et j’ai beaucoup aimé !
Bravo à Esthel pour cet article très bien construit !
Merci beaucoup Céline de ton retour sur mon article Mythes et Meufs !
J’espère que tu auras l’occasion de les lire héhé (et tu pourras échanger avec papa à ce sujet car il est fan héhé)
Bonsoir !
Super article comme toujours :-). Je sus particulièrement fan de ces 2 BD Mythes et Meufs, et j’ai hâte de voir la prochaine oeuvre de Sabbah (peut-être un troisième tome qui sait ?).
Petite erreur, Jean-Michel Patriarcat était déjà apparu dans « Nos Mutineries : Réponses imparables aux idées reçues sur le féminisme », dessiné par Sabbah mais scénarisé en revanche par Eve Cambreleng.
En référence par rapport à La Malinche, j’ai envie d’ajouter à la BD citée « Les Mystérieuses Cités d’Or », dans laquelle apparaît une antagoniste fortement inspirée d’elle (c’est plus fictionnel et plus éloigné de la réalité mais je trouve quand même cela intéressant).
L’analyse de Poison Ivy m’avait particulièrement plue dans la BD de Sabbah, et j’espère avoir Ivy dans un film Batman écrit par les scénaristes de « The Batman » ou « Joker », qui ont un fort côté politique et qui pourraient donner une antagoniste intéressante, marquée par son combat écologiste et une lutte idéologique contre Bruce Wayne / Batman (là où la version « Batman et Robin » était aussi « sérieuse » que possible dans un film aussi je-m’en-foutiste…).
Bonsoir Erwan ! Merci de ton retout comme d’habitude : – )
Actuellement je sais que Blanche travaille sur la BD « La cité des dames » une saga médiévale féministe !
Ahh merci pour la correction !
Merci de la recommandation, je vais me l’ajouter sur Babelio hehe
Je l’espère aussi car il y aurait beaucoup de matière à exploiter pour le coup ! Au lieu de faire une guéguerre entre Batman et Robin de qui d’eux deux pourra se faire Poison Ivy (c’est carrément sexiste).