Bibliothèque

Foutues pour foutues : Trente histoires de la justice faite aux femmes

Foutues pour foutues
Sommaire

Foutues pour foutues est un livre publié aux éditions de la Dernière Lettre qui relate 30 histoires de la justice faite aux femmes. Écrit par « neuf incorrigibles » que sont :  Barbara Ates, Fatima Benomar, Stéphanie Barbier, Angélica Espinosa F., Caroline Henimann (coordinatrice), Charlotte Renault, Claire Savina (directrice d’ouvrage et coordinatrice), Eliane Silga et Lucille Terré.

Pour cet article de la Féministèque, le format est un peu spécial car il s’agit d’une interview texte que j’avais réalisé avec 3 autrices du livre Foutues pour Foutues : Barbara Ates, Fatima Benomar, Lucille Terré et Caroline Henimann.
Si vous voulez avoir plus d’information sur Foutues sur Foutues (de quoi ça parle, l’équipe nombreuse derrière le livre, le commander) c’est par ici.

En quoi la thématique de Foutues pour Foutues est importante pour vous ?

Barbara Ates : J’étais en contact avec Claire Savina et Caroline Henimann avec lesquelles j’avais travaillé sur un nouveau projet de tome 2 du livre « Ni vues ni connues » pour lequel j’avais fait des recherches sur Germaine Berton. Mais ce projet a capoté. Nous ne voulions pas rester sur cet échec. Nous avons réfléchi à écrire un ouvrage différent, avec un autre angle pour parler de toutes ces femmes oubliées, spoliées. Et c’est ainsi que Foutues pour foutues est née.

Fan de Germaine Berton, j’avais envie d’un livre sur des femmes qui ne seraient ni des artistes, ni des scientifiques, qui ne se revendiqueraient pas forcément comme des féministes, mais par leurs actions se seraient illustrées comme des rebelles, auraient refusé les normes de la société imposées aux femmes. Germaine Berton en est le parfait exemple : une anarchiste qui par conviction politique avait tué un royaliste, pro-guerre.

Germaine Berton
Germaine Berton - Foutues pour foutues

Face au juge, à la police, elle était insolente, provocatrice. Une badass mais avec de grosses fêlures ! Je rêvais d’un livre qui présenterait ces marginales. Quand le projet Foutues pour foutues s’est affiné, je m’y suis retrouvée : on s’intéresse aux femmes en lice avec la justice, en analysant de quelles manières la justice les condamnait. En quoi leur genre avait influé la sentence.

On abordait l’enfermement féminin. J’avais travaillé, milité sur les prisons en France, sur les conditions d’incarcération des politiques et des femmes. Les inégalités de traitement des femmes en prison sont terribles. C’est un sujet très important pour moi. Foutues pour foutues représentait un tel travail de recherche, (non rémunéré) que Claire et Caroline ont eu la judicieuse idée d’inviter d’autres femmes, militantes à nous rejoindre dans cette aventure. Être plusieurs rédactrices permettait aussi d’enrichir la construction de Foutues pour foutues.

Fatima Benomar : La question de la justice faite aux femmes est marquée par un double enjeu qui talonne la vie de beaucoup de femmes : le jugement qui pèse sur nous, combien même nos actes ne sont pas répréhensibles (par exemple nos mœurs), et l’impunité des violences masculines les plus répréhensibles. Les femmes étant vues comme étant douces, vertueuses, douillettes, lâches ou sensibles, je n’ai pas grandi avec l’idée que j’allais être perçue comme un danger pour l’ordre établi, mais comme un danger pour l’ordre moral. C’était donc assez fascinant d’étudier les cas de femmes criminelles ou très transgressives des stéréotypes de genre, qui ont fait quelque part bugger le regard des juges et de la société.

Captives sous l'ère Jim Crow
Captives sous l'ère Jim Crow - Foutues pour foutues

À leurs yeux, les femmes qui se comportent comme des hommes, qui ont par exemple assumé une confrontation armée ou qui ont désobéi à la féminité normative, sont des monstres qui méritent une Justice ou bien particulièrement sévère pour l’exemple, ou bien indulgente parce qu’on ne prend pas au sérieux leur potentiel déstabilisateur du pouvoir en place.

La co-élaboration de Foutues pour foutues m’a aussi permis de découvrir les cas des enfants noir-es rudement réprimé-es par les lois Jim Crow, tellement on ne croit pas en l’innocence des enfants racisé-es ; le cas des victimes de viol qu’on a forcé à épouser leurs violeurs pour re-stabiliser la communauté perturbée ; les “sorcières” diabolisées dont beaucoup ont été tuées pour avoir assumé un rôle non-reproductif (célibataires, vieilles filles), leur indépendance et un savoir de guérisseuses ou d’avorteuses. Toutes ces thématiques de la géométrie variable de la justice sont révélatrices et nous aident à cartographier le patriarcat pour mieux le combattre.

Lucille Terré : La question de la justice veut dire beaucoup sur la société dans laquelle on vit. J’ai étudié le droit et m’interroge depuis longtemps sur le système de justice qu’on connait en France, et les réflexions sur les justices alternatives. Ces dernières années, en écoutant des podcasts féministes et en lisant des autrices comme Angela Davis ou Gwenola Ricordeau, j’ai commencé à formaliser davantage ce qui me titille dans «la justice» et le système mis en place pour la porter institutionnellement : la justice est le miroir de la société, et elle est donc le miroir des systèmes d’oppression qui sous-tendent cette société.

En travaillant sur Foutues pour foutues, on a voulu apporter une pierre à la réflexion sur la « justice injuste », en allant explorer les façons dont la justice a été rendue face à des femmes qui ont transgressé tantôt des lois, tantôt l’ordre moral (parfois par leur seule existence), la façon dont leur genre a biaisé – complètement – les décisions de ceux (et celles) qui sont en charge de rendre justice. C’était précieux de pouvoir m’accorder ce temps pour continuer à tisser ma réflexion sur le sujet, en allant (re)découvrir des femmes et tracer leur parcours, et en allant à la recherche des 30 histoires qu’on voulait mettre en avant pour illustrer ce sujet dans Foutues pour foutues.

En écrivant à plusieurs Foutues pour foutues, en échangeant avec les illustrateurices, avec les éditeurices, les correctrices, cette réflexion a continué d’évoluer, on a pu rentrer dans un processus de co-création très riche, avec des regards différents, sans avoir la prétention de faire un travail de recherche ou un travail académique, mais en s’accordant la place de celles qui racontent l’histoire, et qui la réécrivent, pour tenter de faire émerger d’autres discours, d’autres voix, et de rendre leur visibilité à des femmes qui ont été effacées de l’Histoire avec un grand H.

Caroline Henimann : En plongée dans le (jamais assez) vaste paysage de la littérature féministe, je souhaitais contribuer à l’élaboration d’une problématique encore peu traitée et singulière. Apporter un regard nouveau grâce au livre Foutues pour foutues, sur la façon dont les femmes jugées criminelles ont été traitées par la Justice et la société m’est très stimulant, l’équité étant une de mes valeurs fondamentales.

Focus sur 4 portraits de Foutues pour foutues

Madeleine Pelletier (écrit par Barbara Ates)

Madeleine Pelletier - Foutues pour foutues

Pourquoi avoir choisie de la présenter dans Foutues pour Foutues ?

Comme je l’ai expliqué précédemment, mon premier portrait a été Germaine Berton, mais lorsque j’ai creusé Madeleine Pelletier en tant que deuxième personnage de Foutues pour foutues, j’ai été subjuguée par cette femme. Comme elle n’a eu de cesse, d’écrire des articles, des livres et même un roman autobiographique, il est aisé de connaître parfaitement la vie de cette femme. Lorsqu’on lit ses écrits, c’est époustouflant. Elle est incroyable, elle est en avance de 50 ans sur son siècle.

Elle est résolument moderne et encore à notre époque. Elle est innovante dans son analyse de la société et des systèmes, techniques qui conduisent les femmes à se sentir inférieures, dans les lois qui les oppriment. Elle se revendique comme féministe radicale. Elle l’est absolument et avait toute sa place dans Foutues pour foutues.

Qu'est-ce qui t'as inspiré chez elle pour Foutues pour Foutues ?

Sa volonté exceptionnelle, son analyse révolutionnaire des facteurs qui emprisonnent la femme et l’empêchent d’être l’égale des hommes. Toute l’analyse de Simone de Beauvoir dans le deuxième sexe, Madeleine l’a formulé dans ses textes, même si c’est de manière différente. Elle comprend que le sexe n’est pas seulement génétique, pour Madeleine, il vient l’éducation que la famille, la société applique aux filles. Elle souhaite une totale égalité dans l’éducation des filles et des garçons. Bien qu’elle soit anti-guerre, elle prône un service militaire pour les femmes exactement comme pour les hommes.

Cela éviterait que les femmes se comportent comme des chochottes. Elle vient d’un milieu très pauvre et a été élevée sans amour par une mère bigote, royaliste et très sale (dixit Madeleine). Lorsqu’enfant, Madeleine annonce à sa mère que plus tard, elle sera un grand général, celle-ci la tacle par un : « Les femmes se marient, font la cuisine et élèvent leurs enfants Tu ne seras rien ». Comme elle est sale et pouilleuse, à l’école elle est harcelée par les enfants et l’institutrice. Elle quitte l’école à 11 ans. Mais malgré cela, elle obtiendra son bac en candidat libre, puis deviendra la première interne femme docteur en psychiatrie.

Qui était-ce, quel a été son combat et les obstacles qu'elle a dû surmonter ?

Son premier combat a été d’accéder au savoir, d’étudier. Dès qu’elle quitte l’école, elle a la curiosité de regarder autour d’elle, d’apprendre en écoutant les réunions de féministes, d’anarchistes, où elle rencontrera entre autres Louise Michel.

Elle porte les cheveux cours, un chapeau, une canne et s’habille comme un homme. Elle refuse de vêtir des vêtements de femme qui pour elle, sont le symbole de l’esclavagisme, de la soumission au maître. Elle est très virulente dans ses écrits. Être habillée en homme, lui permet de se balader à tout moment dans Paris. Il faut savoir qu’à cette époque, le harcèlement de rue est agressif, d’ailleurs plusieurs féministes s’en plaignent. Lorsque les prostituées, prenant Madeleine pour une homme l’invitent à monter, elle est ravie. Ce qu’elle veut, c’est la liberté, l’égalité pour elle et toutes les femmes.

Même habillée en homme, elle reste une femme en conséquence elle a dû se battre pour entrer chez les Francs-Maçons, se faire entendre. C’est pourquoi, je voulais lui faire un femmage dans Foutues pour foutues.

Quelle trace a-t-elle laissée dans l'histoire ?

Elle a failli passer aux oubliettes. Des hommes politiques, principalement royalistes, fachistes ont comploté pour la réduire au silence. Il fallait la faire taire afin qu’elle cesse de pervertir les femmes avec ses discours sur l’avortement, la libération sexuelle des femmes, mais aussi contre le fascisme, la guerre.

En prétextant un avortement, puis une dangerosité contre elle-même, ils ont réussi à l’enfermer dans un asile, où comble de l’ironie elle avait travaillé en tant que médecin psychiatre. 6 mois plus tard, elle décédait, fin 1939. Ces hommes ont bien failli réussir à l’effacer de l’Histoire car durant 40 ans, elle était passée aux oubliettes, jusqu’à ce qu’en 1990 des historiennes la découvrent et me permettent d’écrire sur elle pour Foutues pour foutues.

Que souhaites-tu à ton héroïne de Foutues pour Foutues ?

J’aimerais que l’on puisse appliquer ses nombreux préceptes toujours aussi révolutionnaires même à notre époque. Pour Madeleine, la femme ne peut être libre que si elle peut décider elle-même d’enfanter ou pas, si elle est libérée du poids de l’éducation des enfants qui d’après elle devrait être assuré par la collectivité. Elle est contre le mariage, la femme doit prendre en main sa sexualité et ne pas être dans une position de devoir simplement satisfaire l’homme.

S’il existe une seconde vie pour Madeleine, j’aimerais qu’elle puisse trouver l’amour. Ce serait obligatoirement celui d’une femme. Mais elle s’est interdite toute relation amoureuse, brandissant sa virginité comme un étendard. Elle a rencontré de nombreuses personnes, mais n’a pas été capable de développer de réelles amitiés, trop enfermée dans ses exigences. Finalement, elle a vécu et est morte seule.

Les tueuses de conjoints violents (écrit par Fatima Benomar)

Tueuses de violents
Tueuses des violents - Foutues pour foutues

Pourquoi l'avoir choisie dans Foutues pour Foutues ?

J’ai une histoire particulière avec ce portrait collectif dans Foutues pour Foutues, qui est néanmoins très axé sur le cas de Jacqueline Sauvage, une histoire contemporaine à laquelle j’ai un peu participé en tant que militante féministe. J’étais à l’époque présidente d’une association, au cœur de la mobilisation pour obtenir la grâce de Jacqueline Sauvage.

Cette campagne a été très enrichissante en terme de réflexions de fond au sein du mouvement féministe. Typiquement, nous avions beaucoup réfléchi pour savoir s’il fallait obtenir son innocentement ou sa grâce, si on trouvait que c’était souhaitable ou juste excusable qu’elle aie tué son conjoint violent dans un contexte non concomitant aux violences conjugales, ce qui ne pouvait donc pas exactement assimiler son geste à de la légitime défense.

En même temps, l’étude des comportements traumatiques des femmes qui ont longtemps vécu dans la terreur des violences conjugales, biaise leur rapport à la temporalité et doit être prise en compte dans l’appréciation de la Justice.

Qui était-ce, quel a été son combat et les obstacles qu'elle a dû surmonter ?

Jacqueline était la fille d’une femme battue, qui avait eu le nez cassée par son mari. Elle a rencontré son futur mari, Norbert, alors qu’elle avait 16 ans et l’a épousé deux ans plus tard, puis a vécu à ses côtés avec un statut professionnel de conjointe-collaboratrice, qui l’a aussi enfermé dans un statut précaire et dépendant. Ses filles seront également violentées sexuellement par leur père. Soit trois générations de femmes qui ont vécu des violences masculines de la part de leur conjoint ou de leur père.

Une lignée qu’a peut-être brisée le geste fatal de Jacqueline, en septembre 2012. Jacqueline ne correspondait pas au stéréotype de la femme éplorée qui regrette son geste, ce qu’auraient sans doute souhaité ses juges qui ne cesseront de lui reprocher de ne pas faire montre de remords. Dans la salle du tribunal, elle ne montrait jamais ses émotions, contrairement à ses filles qui prenaient passionnément sa défense et ne semblaient pas du tout lui en vouloir de les avoir privées de leur père, au contraire.

Les recours du tunnel judiciaire ayant été tous épuisés, nous finirons par réclamer sa grâce auprès du Président de la République François Hollande, qui lui accordera la grâce partielle en janvier 2016, puis la grâce totale en décembre 2016 face au refus de la Justice de toute libération conditionnelle. On peut dire que Jacqueline a mené un certain combat, puisqu’elle a tenu une position ferme selon laquelle elle ne regrettait pas son geste et en a même fait un livre : “Je voulais juste que ça s’arrête” (Fayard, 2017). Juste après sa libération, elle dira en interview télévisée : « Je ne suis pas du tout coupable. »

Quelle trace a-t-elle laissée dans l'histoire ?

Jacqueline a bénéficié d’un énorme mouvement de solidarité de milliers de femmes qui se sont sans doute reconnues en elles, et ont considéré qu’elle avait brisé l’omerta des violences conjugales. Plusieurs femmes non militantes, notamment âgées, venaient massivement participer aux rassemblements organisés par le mouvement féministe avec le soutien de personnalités comme les actrices Eva Darlan et Muriel Robin.

Cette campagne, menée juste avant #MeToo, a paradoxalement mis à l’agenda médiatique et politique la question des féminicides et des violences faites aux femmes, à travers le cas d’un homme violent tué par sa compagne. Si ça avait été l’inverse, si Norbert avait fini par la tuer, comme ça arrive à peu près tous les deux jours en France, Jacqueline n’aurait sans doute jamais fait la Une d’aucun journal et aurait fini, anonyme, dans une brève d’une presse quotidienne régionale.

Aujourd’hui, quasiment plus aucun-e journaliste ne parle encore de “crime passionnel” ou de “drame familial” concernant les violences conjugales et les féminicides.

Que souhaites-tu à ton héroïne de Foutues pour Foutues ?

Après avoir passé plusieurs années en détention provisoire et avoir été libérée fin décembre 2016, Jacqueline est morte moins de quatre ans plus tard, en juillet 2020. Elle aura vécu une enfance marquée par les violences conjugales qu’a subi sa mère, puis par celles qu’elle a subi elle-même en rencontrant son bourreau si jeune, avant de finir en prison. J’espère que ces trois ans et demi ont été, pour elles, une rare parenthèse de liberté et de paix.

Marsha P. Johnson (écrit par Lucille Terré)

Marsha P. Johnson
Marsha P. Johnson - Foutues pour foutues

Pourquoi l'avoir choisie elle dans Foutues pour Foutues ?

On tenait à ce que Foutues pour foutues ne tombe pas dans le biais de présenter « la femme », des femmes qui partagent les mêmes identités, sont exposées aux mêmes enjeux et problématiques. A ce que ce Foutues pour foutues soit représentatif des femmes dans leur diversité. Quand on a réfléchi à celles dont on souhaitait écrire des portraits, la liste était longue…

Marsha P. Johnson, pour moi, c’était une incontournable pour Foutues pour foutues. Je ne connaissais pas bien son histoire, mais ça me semblait vital qu’on parle d’elle, en tant que personne queer (qui parle d’elle au féminin mais ne se définit pas toujours comme femme), racisée, pionnière des luttes pour les droits des personnes LGBT+ aux Etats-Unis… et criminalisée sans relâche tout au long de sa vie. J’avais envie de parler d’une activiste dans Foutues pour foutues, et quand j’ai découvert Marsha et son histoire, je ne pouvais pas passer à côté!

Qu'est-ce qui t'as inspiré chez elle pour Foutues pour Foutues ?

Sa force et son courage, extraordinaires. Ca a été très inspirant de travailler sur Marsha P. Johnson, et une des chances que j’ai eues, c’est que beaucoup d’archives sont disponibles, y compris des archives audiovisuelles. J’ai donc pu écouter et voir Marsha P. Johnson à travers les films et images qui existent, et pas seulement la découvrir indirectement par ce qu’on a pu écrire ou dire d’elle. Regardez les documentaires qui ont été réalisés sur elle, elle a une aura assez incroyable…

Elle a continué à lutter et à se mobiliser, pas juste pour ses droits, mais pour les autres, en créant une association, en manifestant, en étant présente aux côtés de ses proches, en dépit de toutes les violences auxquelles elle a été exposées. Elle est arrêtée à de multiples reprises, juste parce qu’elle est elle et qu’elle marche dans la rue, mais elle ne s’arrête pas là et elle continue de lutter jusqu’au bout, avec une énergie dingue.

Qui était-ce, quel a été son combat et les obstacles qu'elle a dû surmonter ?

Marsha P. Johnson s’est battue tout sa vie pour les droits des personnes LGBT+, et des personnes racisées aux USA. Elle est une des initiatrices du mouvement LGBT aux Etats Unis, elle a notamment participé aux émeutes de Stonewall, un bar gay de Greenwich Village où une descente de police a eu lieu en juillet 1969 (c’était fréquent dans les lieux fréquentés par les communautés LGBT).

Les client.e.s n’ont pas laissé passer cette descente là, iels ont protesté, ça s’est étendu dans la rue, qui a été occupée plusieurs nuits d’affilée par des personnes qui ont dansé, chanté, et protesté contre le système de pots de vins instauré entre les bars, la police et la mafia.

Ces quelques jours ont vraiment marqué l’émergence du mouvement LGBT et un soulèvement après des années de criminalisation et d’arrestations arbitraires. Marsha a consacré son énergie au mouvement, elle a aussi fondé avec son amie Sylvia Rivera l’organisation Street Transvestite Action Revolutionaries (STAR), offrant un hébergement et soutenant les jeunes LGBT et travailleur.ses du sexe racisé.es vivant à la rue. Elle a aussi milité au sein d’Act Up dès 1987.

Elle a été arrêtée de nombreuses fois, régulièrement condamnée pour vagabondage, prostitution… Elle le disait elle-même: « Ils m’ont toujours traitée comme si j’étais la pire meurtrière du monde. J’ai été arrêtée, je veux dire, ils pensent que je suis là pour assassiner des gens au lieu de coucher avec eux pour de l’argent. J’ai eu tellement de problèmes, c’est un miracle que je sois encore là ». Elle est décédée quelques jours après cette déclaration, dans des circonstances qui n’ont jamais été mises au clair. Ses proches soupçonnent un assassinat, l’Anti-Violence Project a poursuivi l’enquête en parallèle du travail de la police.

Quelle trace a-t-elle laissée dans l'histoire ?

Difficile de répondre rapidement ! On pense forcément à la consolidation du mouvement LGBT aux USA et tous les petits et gros succès des luttes pour les droits des personnes LGBT+ qui en ont résulté. Marsha P. Johnson est une icône queer féministe, et une pionnière des luttes LGBT+, mais aussi pour les droits des travailleur.se.s du sexe, des personnes racisées, pour le droit à l’hébergement des personnes en situation de grande précarité… Elle a inspiré et continue d’inspirer des activistes, pas uniquement aux USA mais partout dans le monde.

En comparant son époque et maintenant, quelles sont les évolutions ?

Beaucoup, bien sûr, sur bien des plans on a connu des évolutions positives en matière de reconnaissance des droits des personnes LGBT+, depuis les années 60 jusqu’à aujourd’hui. Les bars et espaces de socialisation LGBT+ sont légaux. Même si l’intervention de policiers dans un bar LGBT+ de Paris, le 28 mars 2023 après une manifestation contre les retraites, laisse penser qu’on est encore loin d’espaces respectés, y compris par les forces de l’ordre.

Plusieurs gouvernements ont rendu possible l’appartenance à un genre qui n’est ni féminin, ni masculin. Là aussi, le Pakistan était le premier, et ça n’est pas pour autant qu’en pratique le quotidien des personnes trans est simple. Les choses avancent, et en même temps, le chemin semble encore tellement long… les travailleur.se.s du sexe font toujours l’objet d’une violente criminalisation dans de nombreux endroits de la planète, leurs droits sont bafoués et leur travail non reconnu.

Les violences policières, aux USA (et pas seulement!!) ne se sont jamais arrêtées. L’Anti-Violence Project, qui a enquêté sur la disparition de Marsha, avait en une année reçu des rapports sur plus de 1300 crimes haineux, dont 12 à 18% attribués à la police. Des crimes non poursuivis, des morts ignorées. Ca existe toujours. Arrestations arbitraires, fouilles, violences physiques et sexuelles, mauvais traitements en détention… Plus de cinquante ans après la création du mouvement LGBT aux États-Unis, les polices dans le monde continuent de réserver aux communautés LGBTQIA+ un sort particulier, se déchaînant face à celleux qui revendiquent une identité différente.

Kimberlé Crenshaw introduisait en 1989 le concept d’intersectionnalité pour rendre visible les interactions entre les oppressions multiples que peuvent subir des personnes en lien avec leurs identités de genre, de classe, de race… On en parle de plus en plus aujourd’hui, et les alliances qui se lient entre, par exemple, le mouvement Black Lives Matter, les mouvements féministes, les mouvements LGBT+… donnent de l’espoir. Mais le contexte est effrayant, et notre système continue de perpétuer des inégalités, oppressions et violences contre les personnes qui ne correspondent pas aux identités dominantes.

Que souhaites-tu à ton héroïne de Foutues pour Foutues ?

A elle, et plus globalement à toustes celleux pour qui elle est un symbole, je souhaiterais que les circonstances de sa mort soient établies, et que des femmages continuent d’avoir lieu en sa mémoire. Qu’elle soit connue et que ses combats soient reconnus et partagés, qu’ils puissent inspirer d’autres personnes qui luttent aujourd’hui pour les droits civiques, pour les personnes de la communauté LGBT+, les personnes racisées, les personnes précaires, et toustes celleux qui sont « à la marge », dont les droits sont bafoués et l’humanité niée.

Charlotte Corday (écrit par Caroline Henimann)

Charlotte Corday - Foutues pour foutues

Pourquoi l'avoir choisie elle dans Foutues pour Foutues ?

Parce que la figure française du pouvoir et du crime est dévolue au sexe masculin et que nous connaissons tout.es pléthore d’hommes révolutionnaires qui font légion dans les livres scolaires et d’Histoire. Sans vouloir l’encenser ni lui donner raison, le portrait de Charlotte Corday illustre la capacité criminelle et le courage militant d’une jeune femme politisée qu’on aurait encore du mal à imaginer aujourd’hui conspirer et agir seule.

Qu'est-ce qui t'as inspiré chez elle pour Foutues pour Foutues ?

Son courage, sa détermination, son flegme devant sa sentence et son estime de soi. Charlotte Corday semble avoir voulu marquer l’histoire et les esprits par son acte en tant que femme, jusqu’au sacrifice pour la nation. Il y a un côté presque héroïque égocentré qui peut poser question mais qui force aussi l’admiration. Et donc qui m’a donné envie de raconter son histoire à travers Foutues pour foutues.

Qui était-ce, quel a été son combat et les obstacles qu'elle a dû surmonter ?

Charlotte était une femme révolutionnaire issue d’une petite noblesse désargentée et ayant grandi vers Caen. Sous l’influence des Girondins réfugiés à Caen à l’époque de la terreur, et du haut de ses 23 ans, elle fomente et exécute de son propre chef l’assassinat du député montagnard Jean-Paul Marat dans son bain. Charlotte a voulu, peut-être naïvement, mettre fin à une Convention qu’elle jugeait injuste, sanglante et anarchique, plongeant le pays dans l’horreur. Jugée coupable par le tribunal révolutionnaire puis guillotinée, son acte sera minimisé et dépolitisé au motif qu’une femme ne peut agir ainsi seule.

Quelle trace a-t-elle laissée dans l'histoire ?

Même si d’aucuns lui attribuent une notoriété évidente, cette jeune femme déterminée reste trop peu connue alors qu’elle marque incontestablement l’histoire au même titre que ses homologues révolutionnaires masculins. Charlotte fait Figure de la Révolution française et illustre l’immense courage, ténacité, ingéniosité dont nous pouvons faire preuve, nous les femmes. Elle mérite d’être mise en avant dans Foutues pour foutues.

En comparant son époque et maintenant, quelles sont les évolutions ?

Si on regarde la situation sous l’angle sociétal et politique en France, il reste un chemin pharaonique jusqu’à ce que les femmes obtiennent la parité de pouvoir que ce soit au sein des entreprises, du gouvernement, etc. Et cela passe – inlassablement – par la remise sur le devant de la scène de femmes militantes modèles, quoique criminelles.

Que souhaites-tu à ton héroïne de Foutues pour Foutues ?

J’en ai un peu honte, mais il s’avère que je ne la connaissais pas avant Foutues pour Foutues. Je lui souhaite de prendre une place grandissante dans la mémoire collective, les livres d’histoire et manuels scolaires.

Que retiens-tu de cette expérience d’écriture collective de Foutues pour Foutues ?

L’écoute, le respect, l’ouverture d’esprit et la sororité font la force d’un groupe féministe. Toujours faire passer l’individu avant le projet. S’agissant du sujet traité, cette aventure accentue en moi le sentiment qu’il reste tant à découvrir sur l’action des femmes et la réhabilitation de leur place dans l’Histoire. Et cela commence avec des initiatives et livres comme Foutues pour foutues.

Notez l'article
5/5 - (4 votes)

À découvrir également

Cet article vous a plu ? Partagez-le !

2 réponses

  1. Bonjour !
    Le livre a l’air super intéressant, j’ai très hâte de le lire :-).
    Ma lecture de cette interview m’a rappelé un livre que j’aime beaucoup mais qui m’était sorti de la tête, « Présumées coupables : Les grands procès faits aux femmes ». C’est un livre scientifique basé sur un gros travail d’archives autour de sources juridique, étudiant des procès de « sorcières », de communardes et d’autres femmes plus ou moins « criminelles ». Je le recommande volontiers, je pense qu’il se complète bien avec « Foutues pour foutues » ^^.

    1. Hello Erwan !
      Comme d’habitude tu es le premier à commenter mes articles héhé
      Merci de ton retour (de ton soutien sans faille) et pour ta recommandation (ça a l’air très intéressant et en effet c’est une lecture complémentaire à foutues pour foutues !)

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *