Bonjour, bonsoir aux personnes qui nous écoutent. Je suis en compagnie de Diane Moinet, avec qui nous allons parler du féminisme via le prisme de la linguistique féministe dans ce podcast hebdomadaire. Du coup, Diane, je te laisse te présenter de la manière dont tu le souhaites.
Merci beaucoup pour l’invitation à parler de linguistique féministe. Je suis formatrice, conférencière et facilitatrice spécialisée en communication inclusive. J’ai d’abord été enseignante de français dans le secondaire pendant un certain nombre d’années et aujourd’hui je mets mon expertise au service des organisations en proposant d’appliquer la linguistique féministe et générale au monde du travail. J’ai fondé et j’anime régulièrement l’atelier La fresque de la langue française, grâce auquel je sensibilise à la diversité linguistique, tout en luttant contre les discriminations qui peuvent être véhiculées par la langue et dont on va reparler. Mon objectif, c’est de faire du langage un levier d’inclusion et de justice sociale, au cœur de la linguistique féministe.
Super intéressant comme présentation, merci. Du coup, j’ai plusieurs questions qui me viennent en tête concernant la linguistique féministe. Du coup, déjà, pourquoi t’as voulu t’emparer de ce sujet du féminisme via le prisme de la linguistique et aussi, concrètement, qu’est-ce que ça signifie et du coup, pourquoi aujourd’hui on en est là avec des différences dans la langue française qu’il n’y avait pas, en tout cas avant le XVIIe siècle, mais je vais te laisser présenter tout ça sous l’angle de la linguistique féministe!
Exactement. Alors déjà, comment j’en suis arrivée à ce sujet de linguistique féministe? Quand j’étais encore enseignante en 2019, j’étais à la recherche d’écrits sur le féminisme pour nourrir mes cours de français. Donc je cherchais déjà des choses pour faire un lien entre féminisme et langue française. Et j’ai alors découvert un livre qui s’appelle « L’Académie contre la langue française, le dossier féminisation », qui est un ouvrage collectif dirigé par l’historienne de la littérature Eliane Viennot, une référence en linguistique féministe.
Ce livre a complètement bouleversé ma vision de l’histoire du français et de la norme, c’est-à-dire ce qui est jugé digne d’être enseigné et transmis, ce qui est considéré comme le bon usage, des notions questionnées par la linguistique féministe. J’ai réalisé à quel point on ignorait complètement l’aspect politique et le caractère socialement situé de notre rapport à la langue, qui est clairement tout sauf neutre. Et à partir de ce moment-là, j’ai commencé à lire toujours plus d’essais de linguistique générale, mais aussi de sociolinguistique, donc le rapport entre langue et société, et de psycholinguistique sur le rapport entre cerveau et langue et l’influence qu’il y a entre les deux, ce qui nourrit la linguistique féministe.
Et je me suis aussi rendu compte que tout le monde a un avis assez tranché sur la langue dès qu’on en parle un peu comme ça autour de soi. Mais pour autant, très peu de personnes connaissent les études réalisées par les spécialistes de la question, notamment en linguistique féministe, donc ça interroge. Et la linguistique, c’est finalement une science qui est assez méconnue du grand public. Et je me suis interrogée en tant d’abord qu’enseignante de français.
Je me demandais comment est-ce que je perpétuais finalement ce pouvoir linguistique malgré moi et la norme que je pouvais incarner pour mes élèves? Et après ça, je me suis aussi demandé, depuis que je suis formatrice, quel impact cela peut avoir sur le long terme dans le monde du travail, puisqu’évidemment, ça ne s’arrête pas au banc de l’école et c’est un impact qu’on peut observer tout au long de la vie, analysé par la linguistique féministe.
Ok, oui, hyper intéressant. Du coup, ça m’intéresserait d’avoir un peu des illustrations, des impacts que ça peut générer, en tout cas dans le cadre de la linguistique féministe.
La Fresque de la langue française et la diversité
Oui, on va en reparler. Alors peut-être que je peux te présenter également la fresque de la langue française parce qu’il y a beaucoup de questions de linguistique féministe là-dedans. Bien sûr. C’est un jeu que j’ai créé, un jeu de sensibilisation, qui sert à lutter contre l’utilisation de la langue comme un outil de distinction et d’exclusion sociale. Quand j’étais enseignante, j’utilisais déjà beaucoup le jeu dans mes cours parce que j’étais convaincue que le jeu est un outil formidable pour transmettre des connaissances en linguistique féministe et pour faire réfléchir.
Et j’ai découvert un jour le concept des fresques que j’ai trouvé vraiment très intéressant. C’est-à-dire qu’en quelques heures, on va réfléchir collectivement à un sujet de société a priori assez complexe, comme par exemple la fresque du climat, la fresque du sexisme, etc., des thèmes proches de la linguistique féministe.
Et on part de cartes sur lesquelles on va trouver de nombreuses informations. Ça peut être des définitions, des informations statistiques. Et on va venir placer ces cartes sur une table en discutant avec les autres personnes pour former une sorte de carte mentale qui permet de faire les liens entre les différentes notions de linguistique féministe. Et donc ça, ça m’a donné envie de créer la fresque de langue française puisque je cherchais un lien entre toutes ces notions que j’avais découvertes et comment les transmettre à un plus grand public.
Et donc les cartes que j’ai créées et les jeux aussi entre les lots de cartes permettent de découvrir la diversité linguistique de la francophonie et aussi de réfléchir aux pratiques actuelles avec des exemples concrets de linguistique féministe. Et ça permet aussi de sensibiliser aux discriminations linguistiques comme les inégalités femmes-hommes dans la langue et la glottophobie qui est la discrimination des accents et des manières de parler. C’est un atelier qui dure trois heures et qui s’appuie sur l’histoire de la langue ainsi que sur des études de sociolinguistique et de psycholinguistique, piliers de la linguistique féministe.
Du coup, tu parlais de la glottophobie, et tu parlais que c’était un atelier de 3 heures, on était à peu près là, dans la fin de la discussion sur la linguistique féministe. Oui, voilà, et pour conclure, c’est un atelier qui permet de réfléchir de manière collaborative à ces enjeux de diversité linguistique et de discrimination et d’en tirer des actions concrètes puisque l’idée, c’est d’en ressortir avec des moyens pour agir, pour avoir une communication qui soit plus inclusive, égalitaire et de pouvoir agir directement sur ces sujets-là grâce à la linguistique féministe.
Le point médian et l’écriture inclusive
En tout cas, quand tu me parles de tout ça, ça me fait penser que quand on parle de communication inclusive et de linguistique féministe, c’est vrai qu’en général, les gens pensent au point médian, alors qu’il y a plein d’autres nuances que ça, mais en plus, il est pas mal décrié, parce que beaucoup de gens trouvent que c’est quelque chose d’assez illisible, pas pratique, etc. Déjà, toi, quel est ton avis sur la question, et quels sont les autres moyens, en tout cas, de parler inclusif sans forcément ce point médian typique de la linguistique féministe?
Oui, alors effectivement, le point médian, ça fait couler beaucoup d’encre dans le monde de la linguistique féministe. C’est donc une des très nombreuses techniques, comme tu disais, de communication, de langage inclusif. Donc en fait, graphiquement, déjà, qu’est-ce que c’est? On connaît le nom, mais ne sait pas forcément à quoi ça ressemble et comment ça s’utilise. C’est un point qui se situe au-dessus de la ligne, qui est à distinguer du point final, et qui remplace ce qu’on utilisait auparavant, les parenthèses, pour mettre le féminin à côté du masculin d’un mot, une pratique ancienne en linguistique féministe.
Pour créer ce qu’on appelle des doublets, par exemple, sur les cartes d’identité, pas sur le nouveau format, mais sur les anciens formats des cartes d’identité françaises, on avait « né » avec le « e » du féminin entre parenthèses, et ça ne choquait absolument personne, en fait, tout le monde avait ça sur sa carte d’identité, et quand on a décidé, pour des raisons symboliques chères à la linguistique féministe, parce que « mettre » entre parenthèses, c’est ce qui est moins important, de se dire qu’on va enlever ce système de parenthèses et on va remplacer par un autre code graphique qui ne représente rien symboliquement jusqu’à présent, ou en tout cas ne diminue pas ce qui serait à côté.
On a choisi ce point médian, et là tout de suite, ça a créé beaucoup de réactions contre cette forme de linguistique féministe. C’est intéressant de voir que les parenthèses n’en créent pas, là où le point médian en crée alors que c’est exactement la même fonction. Et souvent, un des arguments qui est avancé, comme tu disais, c’est « Ah, c’est illisible, on n’y comprend rien ». Mais il faut avoir aussi à l’esprit que le point médian, c’est une abréviation, un concept clé en linguistique féministe. Donc par exemple, si j’écris « auteur.médian.ice », je vais lire « auteur » et « autrice », ce qui est donc tout à fait prononçable à voix haute.
Et l’autre exemple que j’aime bien prendre, c’est l’abréviation pour « monsieur ». Quand on écrit « M. », personne ne lit M. Tout le monde est capable de comprendre que c’est une abréviation et qu’il faut donc lire « Monsieur ». Et en fait, le point médian, c’est exactement la même chose, c’est une abréviation utilisée en linguistique féministe. Et comme toutes les abréviations, on ne va pas la lire comme elle est écrite littéralement. Donc voilà, c’est vraiment quelque chose qui, effectivement, cristallise les tensions, mais qui ne devrait pas avoir lieu d’être, ou en tout cas qui dit quelque chose de notre rapport au féminin dans la société, analysé par la linguistique féministe.
Le sexisme dans la langue : Héritage et Société
Mais derrière, ça me fait penser à une chanson que ma mère adorait mettre, en tout cas quand j’étais plus petite. C’était justement que le sexisme dans la langue française, un sujet de linguistique féministe, je sais pas, par exemple, un chien c’est un animal, une chienne c’est une pute. Enfin, il y avait toute une chanson où ils donnaient des exemples très clés de ce que c’est le sexisme dans la langue française. Oui. Tout à fait, c’est un classique des exemples en linguistique féministe.
Et c’est vrai que je trouvais ça… Enfin, quand j’avais 8 ans, je comprenais pas trop, je rigolais parce que… Voilà, c’était un truc un peu dansant, mais là, avec le recul et le temps qui passe, je me dis, ouais, c’est vrai qu’il y a des mots qu’on n’ose pas forcément utiliser, parce qu’ils sont connotés négativement. Entraîneur, c’est un entraîneur de sport, une entraîneuse, ça va pas le faire non plus, quoi. Qu’est-ce qui explique cela du point de vue de la linguistique féministe? Pourquoi il y a cette différence par rapport au sexe féminin, en final?
Alors ça, c’est vraiment lié à la société, en fait. Et c’est ça qui est intéressant, en fait, quand on parle de langue et de linguistique féministe, c’est qu’on ne peut pas penser la langue sans la société, et on ne peut pas penser la société sans la langue. Et donc, s’il y a des usages sexistes dans la langue, c’est parce que la société elle-même l’est. Et c’est vraiment intrinsèquement lié.
Et donc si ces mots au féminin sont considérés comme souvent associés à des insultes, souvent d’ailleurs liés à la question de la sexualité, c’est très souvent autour de ça que ça tourne, c’est clairement parce que la place de la femme dans la société est aussi renvoyée à ces questions-là en permanence, comme le souligne la linguistique féministe.
Et ça me fait penser en effet en termes de représentation je pense à l’exemple par exemple des offres d’emploi ça va moins inciter une femme si elle voit directeur alors que si elle voit directrice ça va pouvoir se dire ah bah ouais c’est fait pour moi et en fait c’est vrai que c’est des petites choses qu’on se rend pas forcément compte que bah mis bout à bout ça peut créer une vraie différence donc ça peut être un peu touchy, c’est là qu’intervient la linguistique féministe.
Impact cognitif : Le cerveau pense-t-il au masculin ?
Tout à fait. Oui, d’ailleurs, à ce sujet de linguistique féministe, j’ai quelques études intéressantes à te partager qui ont prouvé, ce n’est pas juste des impressions de se dire qu’une femme, par exemple, va plus facilement postuler si elle voit une offre écrite au féminin ou en tout cas avec un masculin et un féminin. Il y a vraiment des études qui ont été menées par les psycholinguistes, les scientifiques, qui étudient le rapport entre le cerveau et la pensée et le langage.
Pour ça, j’ai une super recommandation à faire, c’est le livre « Le cerveau pense-t-il au masculin? » qui fourmille d’études dans la francophonie, mais pas que, autour de toutes ces questions de rapport entre le masculin et comment est-ce que ce masculin est perçu dans le cerveau, est compris ou pas, une base de la linguistique féministe. Par exemple, il y a une étude de 2008 de Gabriel qui présente la perception faussée des métiers. Dans cette étude, en présentant le métier au masculin, on se rend compte que les personnes associent un pourcentage plus élevé d’hommes que lorsqu’il est présenté au féminin et au masculin.
Ça, c’est vraiment… C’est corroboré par un certain nombre d’études en linguistique féministe. Il y en a aussi une autre de l’Université de Genève, par exemple, en 2005. En présentant différents métiers, on a des jeunes filles de 13 et 14 ans. On a évalué leur niveau de confiance dans le fait de réussir des études pour exercer ces métiers-là. Si le métier est présenté uniquement au masculin, les garçons sont beaucoup plus confiants. Si le métier est présenté uniquement au féminin, les filles sont beaucoup plus confiantes.
Et quand c’est au féminin et au masculin, les filles sont plus confiantes que si c’est uniquement au masculin. Donc, c’est valable déjà au niveau de l’orientation scolaire. Et ensuite, au niveau des offres d’emploi, il y a également des études qui corroborent ça. On a tendance à avoir plus de profils féminins qui postulent si l’offre est au féminin et au masculin, validant les thèses de la linguistique féministe.
C’est hyper intéressant en effet d’avoir ces preuves d’études sociologiques, etc. Surtout que, on le sait tout ça grâce à la linguistique féministe, mais les entreprises ne l’appliquent pas forcément dans leurs offres d’emploi. Pourquoi elles peuvent être autant réticentes à utiliser un langage inclusif et mixte?
L’Histoire de la masculinisation de la langue
Alors je pense que c’est lié à la perception dans la société, plus généralement du langage inclusif et de la linguistique féministe, qui est encore déjà très méconnue, puisque comme on disait tout à l’heure, souvent c’est réduit juste au point médian, ou des choses finalement très nébuleuses qu’on ne connaît pas forcément.
Et c’est souvent aussi associé au militantisme, alors que c’est intéressant justement d’avoir un aspect aussi scientifique de la question et de voir que ce n’est pas une lubie qui viendrait d’un position idéologique, c’est une réalité scientifique et qui en plus a une assise historique et ça aussi… J’avais envie de t’en parler parce que ça ne vient pas non plus de nulle part, cette envie de féminiser la langue portée par la linguistique féministe.
D’ailleurs, il y a beaucoup de spécialistes qui préfèrent parler de démasculiniser la langue. Ça serait en fait beaucoup plus juste selon la linguistique féministe. Et ça, ça vient de tout un héritage historique depuis en particulier le XVIIe siècle et la création en 1635 de l’Académie française qui a fait beaucoup de tort à l’égalité des genres dans la langue, puisque avant cela, il y avait beaucoup plus de variétés, de pluralités, de formes qui existaient. Et en fait, l’Académie française a vraiment cherché à invisibiliser volontairement le féminin. Et ça a des conséquences encore jusqu’à aujourd’hui.
Pour le coup, la langue a été masculinisée de manière idéologique, puisque l’assise derrière, c’était l’idée que le masculin l’emporte sur le féminin parce que, je cite, « le mâle est supérieur à la femelle », d’après Nicolas Bozet, un académicien par exemple, mais d’autres ont dit des choses similaires. Donc c’est vraiment une assise idéologique de supériorité de l’homme sur la femme. Et aujourd’hui, la linguistique féministe essaie de changer ce rapport de domination qui existe en utilisant un langage plus inclusif….
Oui, d’ailleurs, ça me fait penser, car j’avais discuté avec Tiffany, justement, de l’écriture inclusive et de linguistique féministe, et elle me disait que, en fait, si cette règle masculin, importe sur le féminin, elle a réussi à prédominer un peu tout, c’est parce que, c’est de part l’éducation qu’on a eue à l’école, parce que si c’était juste resté entre les académiciens, les gens seraient en mode, bon, c’est pas très grave, ils font ce qu’ils veulent, à vrai dire.
Mais là, vu que ça a été institutionnalisé par l’école, et c’était des choses qui ont été apprises de génération en génération, forcément, c’est quelque chose qui s’est perdu. Et pourtant, je trouvais ça beaucoup plus logique d’accorder au plus grand nombre. S’il y a neuf nanas et un mec, c’est pas juste, entre guillemets, que ce soit « ils », quoi. Ça n’a aucun sens au regard de la linguistique féministe.
L’importance de la formation et de l’esprit critique
Oui, ça pour moi c’est vraiment lié effectivement à un problème qui commence dès l’école, qui fait que les enseignants et enseignantes ne sont pas formés à la linguistique féministe. En fait, il n’y a pas de formation à proprement parler linguistique dans les études pour accéder au professorat. Et ce qui fait, c’est que les enseignants et enseignantes sont assez démunis pour répondre aux questions des élèves. Typiquement pour la règle vraiment terrible du masculin qu’il emporte sur le féminin, qui suscite toujours beaucoup de réactions dans les classes, à juste titre, de petites filles qui sont horrifiées par cette règle, et de petits garçons qui en rigolent un peu en disant « c’est nous les plus forts », etc.
Et en fait, peu de personnes ont les arguments historiques, les outils de la linguistique féministe, Merci, pour pouvoir répondre à pourquoi c’est comme ça aujourd’hui, d’où ça vient, est-ce qu’il y a d’autres solutions qui existent, qui ont existé par le passé, est-ce qu’on peut interroger la langue, avoir un regard critique dessus, et personnellement je milite pour ça, pour que le… la linguistique rentre à l’école, déjà dans la formation professionnelle et puis dans les enseignements pour les enfants, parce qu’avoir ce regard critique sur la langue via la linguistique féministe.
C’est déjà une première manière de reprendre le pouvoir dessus et se dire que ce n’est pas juste un objet d’étude sur lequel on n’a finalement aucun pouvoir et qu’on doit juste apprendre, c’est comme ça et pas autrement. mais de se dire que ces choix-là, ce sont des choix qui sont le fruit d’une histoire, et c’est intéressant de pouvoir les questionner et éventuellement les critiquer.
Je suis totalement d’accord avec toi, le savoir c’est une forme de pouvoir et moi-même je sais que mon éveil à la linguistique féministe a commencé à cette date quand j’ai appris cette règle masculin emporte sur le féminin, c’était quelque chose que j’avais trouvé tellement injuste et ça m’avait vraiment énervée, je savais pas trop pourquoi mais voilà je sentais qu’il y avait un truc qui était pas net. dedans, et comme tu dis.
C’est important de développer l’esprit critique, parce qu’en effet, si j’avais été une petite fille et qu’on m’avait expliqué un peu la réalité des choses grâce à la linguistique féministe, les garçons auraient arrêté de rigoler, ils auraient compris, peut-être qu’ils auraient eu cette espèce d’empathie pour essayer de comprendre que, bah ouais, non, en fait, c’est pas normal, ça a été une construction qui a été faite, mais c’est vrai que oui, la façon dont on présente, c’est comme ça, et pas autrement, il n’y a pas d’autre solution, t’apprends ça bêtement, entre guillemets, t’apprends ça par cœur, et Tout à fait.
Et tu reproduis malgré toi les inégalités par la suite, parce que tu ne peux pas le questionner, vu que tu ne comprends pas ses origines, et tu ne sais pas comment on peut faire mieux avec la linguistique féministe, en fait. Donc, ouais, c’est vrai que…
Et en plus, tu parlais d’impact tout à l’heure. Merci. Donc, quels sont les impacts que ça peut créer, par exemple, chez les petites filles, notamment, d’être toujours invisibilisées dans la langue française et notamment dans leur vie de tous les jours ou même, du coup, dans le monde du travail, même si on a commencé un peu à en parler avec, déjà, les offres d’emploi, un sujet cher à la linguistique féministe. Mais si tu as d’autres exemples un peu plus concrets, encore plus concrets à donner, n’hésite pas.
Oui, alors je pourrais te donner comme exemple le fait déjà que cette méconnaissance-là, effectivement, ça nous dépossède un peu de ce pouvoir-là, puisqu’on ne se rend pas compte… que derrière, il y avait vraiment une intention de masculiniser la langue, ce que révèle la linguistique féministe. En fait, la langue n’a pas un impact seule sur la société. Évidemment, c’est vraiment très intriqué à tout un tas de discriminations qui vont se superposer les unes les autres. Mais en tout cas, ça participe de ce manque de confiance en soi des petites filles.
Ça participe au fait que le masculin générique, c’est le fait de penser, Je le dis tout de suite, ça n’existe pas, c’est un concept complètement inventé, mais que le masculin pourrait englober aussi le féminin. Et donc, si on dit, par exemple, les étudiants, on va comprendre qu’on parle bien des étudiants et des étudiantes. Ça en fait, pareil, il y a de nombreuses études psycholinguistiques et de linguistique féministe là-dessus qui prouvent que non, le cerveau n’est pas capable d’envisager le masculin comme étant générique, mais toujours comme spécifique, c’est-à-dire qu’il renvoie uniquement aux hommes. Et ça c’est parce que dès la plus jeune enfance, on commence d’abord par apprendre masculin égale homme, féminin égale femme.
Et donc c’est comme ça qu’en fait le cerveau se construit. Et une fois à l’école, on nous dit « non, non, non, en fait, le masculin, ça veut aussi dire femme ». Et là, ça devient complètement perturbant pour le cerveau. Et en fait, ça ne marche pas du tout. Et avec des études, notamment en plaçant des électrodes, par exemple, sur le cerveau, on se rend compte qu’il y a un pic électrique au moment où le masculin est utilisé de manière générique, une donnée clé pour la linguistique féministe.
Et ce pic électrique, en fait, il renvoie à un effort cognitif supplémentaire pour le cerveau qui doit toujours s’adapter pour se dire, ah, en fait, ça pourrait aussi être le féminin, mais c’est clairement un effort supplémentaire et c’est lié après à notre socialisation. Mais ce qui fait qu’on est toujours en suradaptation en tant que femme pour se sentir incluse dans des formulations qui sont uniquement au masculin. Donc ça, oui, ça, c’est un impact assez important.
Comparaison internationale : Et l’anglais ?
Hyper intéressant ce que tu me dis, ça me fait penser comme question, parce que là c’est la langue française et la linguistique féministe appliquée au français, mais comment ça se passe dans la langue anglaise? Est-ce que du coup, vu que c’est plus égalitaire, c’est mieux pour la société? Ou forcément ils ont d’autres problèmes entre guillemets?
Oui, alors ça, c’est intéressant de faire le comparatif avec les autres langues pour voir est-ce que c’est un problème typique à la francophonie et à la linguistique féministe francophone ou est-ce que c’est plus large que ça. Alors, les questions qu’on a autour du français, elles sont communes, je dirais, à l’ensemble des langues romanes, parce que ça, c’est un problème qu’on retrouve dans les autres langues romanes, donc en italien, en espagnol, etc., en portugais et d’autres. Et après, on a quand même la spécificité de l’Académie française qui fait que c’est une langue qui évolue beaucoup moins vite et qui est beaucoup plus conservatrice que les autres langues romanes.
Donc ça, c’est quand même une particularité. Mais sinon, concernant des langues comme l’anglais, ce qui est intéressant pour la linguistique féministe, c’est qu’effectivement, il n’y a pas de… ou en tout cas très peu, parce qu’il y a quand même certains mots qui sont genrés. Par exemple, on peut penser à… actor, actress, ou certains mots comme ça, mais c’est effectivement plutôt à la marge. Donc globalement, en anglais, les noms ne sont pas genrés, et ni les adjectifs, ni les participatifs qui s’accordent avec. Donc il y a un côté où c’est effectivement plus facile d’adopter une langue neutre, mais finalement plutôt neutre et épicène qu’inclusive du féminin, puisqu’en fait, on ne voit plus le genre.
Donc c’est intéressant, par exemple, si on veut avoir une langue qui ne met pas le genre aussi au premier plan, parce que ça, c’est une des questions de la linguistique féministe et des langues héritées du latin, c’est qu’on a toujours un genre. Donc, d’un côté, ça permet de réfléchir à ces questions de quel genre est invisibilisé ou quel genre est surexposé dans la société, mais ça remet en même temps tout le temps aussi cette question du genre en avant.
Et il y a aussi des démarches qui visent à gommer le genre et à se dire, notamment pour des personnes non-binaires, pour d’autres problématiques, de se dire qu’on n’a pas forcément envie tout le temps de mettre le genre comme première information sur une personne. et qu’en ça, l’anglais est une langue plutôt pratique.
Et c’est intéressant de voir qu’en fait, dans chaque langue, il y a des choses… Par exemple, en anglais, l’aspect épicène pourra plus facilement être mis en avant. Et à l’inverse, en français, si on veut avoir une langue qui milite pour montrer la présence des femmes selon les principes de la linguistique féministe, on va pouvoir utiliser des techniques inclusives qu’on ne peut pas forcément utiliser en anglais. Donc voilà, il y a différents… Différentes questions selon les langues, différentes spécificités…
Ok, ouais, non, c’est hyper intéressant ce que tu nous dis, et c’est vrai que oui, c’est pas évident, en tout cas, de parler dans la langue française, de pouvoir intégrer, comme tu disais, par exemple, les personnes non-binaires, les personnes trans, enfin, tout type de genre, et du coup, c’est pas évident, je pense, de vouloir être inclusif pour tout le monde avec la linguistique féministe, parce que chacun est…
Et chacun a sa propre identité et ne veut pas être défini forcément comme ça. Mais après, c’est quand même bien de le mettre en avant pour que les gens puissent aussi être éduqués d’une certaine mesure avec toutes les différences qui existent et qu’il n’y a pas que… Il y a les femmes et les hommes et c’est tout. C’est ce que dit Trump, mais… Exactement. Oui. Oui. Oui, oui.
Politique et censure : L’importance des mots
C’est vrai que tu me dis, mais pourquoi ils l’ont réélu? C’est vrai que c’est un autre débat, mais je me dis… D’ailleurs, justement, vu qu’on parle de Primes, si tu as la connaissance sur ce sujet, parce que moi, j’avais entendu parler qu’il avait voulu enlever le féminin et tout, si tu pouvais nous raconter un peu, parce que moi, je ne suis pas très d’eux pour expliquer ça, je te laisse le faire au regard de la linguistique féministe…
Oui, effectivement, il a fait passer une loi, je n’ai plus exactement le nom en tête, Abrogation Law, je crois, quelque chose comme ça, où il y a 120 termes qui sont désormais interdits dans les publications scientifiques aux États-Unis, une attaque contre la linguistique féministe et scientifique. Sous peine de se voir retirer les subventions pour les laboratoires de recherche, etc. Donc ça a des conséquences très concrètes pour les personnes qui travaillent sur ces sujets-là. Et ce qui est assez effarant, c’est qu’on a une liste de 120 mots qui va de climat à victime, à femme, à tout un tas de… de termes qui sont essentiels pour parler de la réalité.
Et c’est vrai que cette interdiction, elle remet complètement sur le devant de la scène l’importance des mots et l’importance du langage et que les partis conservateurs, voire plus que ça, sont toujours les premiers à vouloir censurer le langage, à censurer les mots pour interdire de penser ces réalités-là, ce que combat la linguistique féministe.
Ça peut notamment aussi nous faire penser au roman d’anticipation dystopique 1984 de George Orwell, dans lequel il avait aussi eu cette intuition-là, où avec le New Speak, la Novlangue en français, il y avait cette idée de « on va supprimer des mots » ou « on va au contraire leur donner un autre sens aussi ». pour changer la manière de penser de la société et rendre la société plus malléable parce qu’elle n’aurait plus les outils intellectuels pour pouvoir réfléchir et penser.
Et ça, on voit que vraiment, c’est pas complètement binaire et heureusement, on est capable de penser indépendamment. Comme on disait au début, la langue et le cerveau s’influencent mutuellement et la société, c’est… C’est très circulaire, mais effectivement, il y a un impact énorme des mots sur la pensée, un principe clé en linguistique féministe. Et c’est pour ça qu’il faut vraiment être vigilant et vigilante et continuer d’autant plus à utiliser ces mots-là et ne pas les laisser sur le terrain de l’extrême droite et des extrémismes de manière générale, parce que sinon, c’est des mots qu’on ne pourra plus utiliser et ce serait assez grave.
Et je pense notamment aussi à d’autres mots qui sont tiraillés vraiment sur l’échiquier politique. On peut penser par exemple à féministe, à woke, à différents mots comme ça, qui en fait peuvent être à l’origine parfois… une insulte ou un terme infamant et on a un phénomène de retournement du stigmate, concept connu en linguistique féministe, qui fait qu’on va se réapproprier ce mot de manière positive par les communautés concernées. Donc ça, c’est une première réaction.
Et puis, il y a aussi des mots qui ont d’abord un sens plutôt positif, comme « woke », donc qui vont plutôt être éveillés et qui vont ensuite être… tirer vers un sens plutôt négatif et finalement d’ailleurs un peu fourre-tout parce que derrière Woke, les personnes conservatrices mettent un peu tout et n’importe quoi. Mais c’est l’idée de créer un épouvantail à tout un tas d’idées auxquelles elles vont s’opposer, y compris la linguistique féministe. Donc ça aussi, c’est important de l’avoir à l’esprit.
Oui, je suis d’accord avec toi, les mots construisent notre réalité et nos croyances, enfin il y a plein de choses, parce qu’on est des êtres à penser entre guillemets, et si du coup le langage qu’on se parle à nous-mêmes… ne nous inclut pas, ne nous met pas en valeur, ça empêche le rêve, ça empêche les ambitions, comme le montre la linguistique féministe. Par exemple, je pense direct, une femme présidente, on n’en a jamais eu, ça n’existe pas. Donc, c’est des choses qui sont un peu compliquées après pour se projeter quand on est quand on est enfant, et d’ailleurs tu parlais du livre 1984.
Et moi ça m’a fait penser, bon je ne l’ai pas lu, au livre qui s’appelle Vox, où du coup les femmes elles ont un nombre de mots limités par jour, et puis si elles dépassent les mots, elles reçoivent des décharges électriques de plus en plus importantes. Donc il y a aussi cette volonté de contrôler la parole des femmes en les supprimant complètement de l’espace en fait, c’est comme si elles n’existaient pas, elles n’ont pas le droit de s’exprimer quoi.
La résistance politique face à l’écriture inclusive
C’est ça. Pour moi, c’est le meilleur argument pour faire comprendre en quoi c’est important d’utiliser un langage inclusif et de réfléchir à ces questions de linguistique féministe. Très souvent, ce qui revient, c’est que c’est complètement à la marge, il y a des combats plus importants à mener. Déjà, je pense que c’est totalement contre-productif de hiérarchiser les combats. L’un n’annule pas l’autre. Et puis aussi, on voit bien que non, ce n’est pas du tout à la marge. Ce n’est pas du tout si anecdotique que ça, puisque vraiment, c’est au centre de… de tout un tas de décisions politiques.
En France, je pourrais aussi te prendre l’exemple des différentes propositions de lois visant à interdire l’écriture inclusive et les avancées de la linguistique féministe. Il y en a eu plus d’une dizaine en quelques années, quand même. Il y a eu une vraiment une forte volonté d’interdire l’écriture inclusive et sachant que certaines des propositions qui ont été faites proposaient des peines d’emprisonnement. Alors déjà, tout à peu près propose des amendes, mais en plus certaines des peines d’emprisonnement. Donc on se dit, ah oui, c’est que quand même, il y a une peur de cette écriture inclusive assez incroyable. J’imagine une personne en prison parce qu’elle a utilisé un point médian, enfin ça c’est complètement lunaire!
Mais tellement… C’est là qu’on se dit que la justice fait mal son travail. Les violeurs, les meurtriers, ils sortent facilement. Mais une personne qui utilise l’écriture inclusive ou la linguistique féministe, ça va. Alors voilà, ça n’est pas passé comme proposition, mais le fait déjà de la faire, je trouve que c’est assez incroyable en fait. Ciao, prison.
Et là, très récemment, il y a quelques semaines, il y en a une nouvelle, l’énième du genre qui est sortie en disant que l’écriture inclusive menaçait le français et qu’il fallait proposer une loi pour l’interdire, s’opposant frontalement à la linguistique féministe.
Waouh, c’est vrai qu’il y a une vraie peur à ce que les femmes puissent être visibilisées dans le langage, et même plus que les femmes, toutes les minorités, et c’est vrai que c’est assez perturbant de se dire que… dans un monde c’est vrai qu’il y a des gens comme nous qui luttons pour l’égalité via la linguistique féministe et il y a plein d’autres personnes qui ne veulent pas cette égalité alors que pourtant je vois pas en quoi c’est mal que tout le monde puisse être représenté après j’ai une vision assez bizarre des choses donc c’est sûrement pour ça.
Glottophobie et Classisme : Les autres discriminations
Oui, malheureusement, ce n’est pas si partagé que ça. Et on le voit aujourd’hui où il y a quand même des positions de plus en plus extrêmes décomplexées, que oui, c’est vraiment des convictions portées par certaines personnes. Et pour ce qui concerne la langue et la linguistique féministe au sens large, je pourrais même aussi te dire que ce n’est pas juste une question de sexisme, c’est vraiment toutes les discriminations.
Puisque comme la langue, comme on disait, c’est au cœur de la société, de nos interactions avec les autres personnes, à travers la langue, on a aussi des situations très flagrantes de racisme, de classisme, donc le fait de discriminer quelqu’un par rapport à son milieu social, etc.
On est souvent au croisement, au carrefour d’un certain nombre de discriminations, un champ d’étude pour la linguistique féministe intersectionnelle. Parce que si, par exemple, je te parle de la glottophobie, C’est quelque chose qui est encore peut-être moins connu que le sexisme dans la langue, mais qui est très important et qui parfois peuvent se superposer l’un à l’autre. Donc la glottophobie, c’est un terme qui a été forgé par un linguiste, Philippe Blanchet, et qui renvoie à la discrimination par rapport aux accents et aux manières de parler. Et souvent, les accents qui sont discriminés, ce sont des accents qui sont… socialement marquée, c’est-à-dire que déjà, tout le monde a un accent.
Les personnes qui disent « je n’ai pas d’accent », ça n’existe pas. C’est un mythe déconstruit par la linguistique féministe et sociale. L’accent, c’est tout simplement le fait de prononcer des voyelles, des consonnes d’une certaine manière, avec un certain débit, etc. Donc forcément que tout le monde On peut décrire l’accent de tout le monde, seulement les personnes qui ont dit qu’elles n’ont pas d’accent ou un accent neutre, c’est en fait l’accent du pouvoir.
C’est l’accent souvent qui est parlé à Paris, qui est parlé dans les médias. Et les personnes qui n’ont pas cet accent-là, c’est à elles qu’on va dire qu’elles ont un accent. et qui n’accèdent pas à des postes à responsabilité, à des postes médiatiques.
Par exemple, combien de journalistes au JT ont l’accent marseillais? Combien ont l’accent ch’ti? Zéro, en fait, parce que c’est vraiment une discrimination très, très forte dans la société, mais qui est encore largement impensée, tout comme les sujets de linguistique féministe. Et qui, voilà, souvent, va en plus se cumuler avec d’autres formes de discrimination. Donc ça aussi, c’est important de l’avoir à l’esprit.
Oui, c’est vrai que c’est intéressant ce que tu nous dis, c’est quelque chose qu’on ne pense pas, et c’est vrai que je ne m’étais pas fait cette réflexion jusqu’à ce que je parlais avec toi, donc merci pour cet éclairage sur la linguistique féministe et sociale. Mais du coup, dans ce sujet-là, comment on peut régler le problème des accents, parce que s’ils ne sont encore une fois pas représentés, c’est pas pour tout de suite qu’on pourrait avoir quelqu’un audité avec un accent marseillais ou que sais-je?
Oui, il y a plusieurs choses. Par exemple, en 2020, il y a eu une proposition de loi pour inscrire la glottophobie parmi les discriminations considérées dans le code pénal. Sauf que cette loi qui a été votée à l’Assemblée nationale n’est toujours pas passée au Sénat. Donc en attente, comme beaucoup de sujets de linguistique féministe.
Et ça serait en fait une très bonne chose que cette loi puisse enfin voir le jour parce que ça permettrait d’avoir derrière des études et aussi évidemment des condamnations plus concrètes, mais de pouvoir aussi quantifier davantage cette discrimination-là puisque souvent quand on fait des études sur les différentes discriminations, en fait on ne pose pas de questions aux personnes sondées sur la langue.
Et donc, en fait, on n’arrive même pas forcément bien ou pas suffisamment à quantifier combien de personnes sont victimes de cette discrimination-là. Il y a quand même des sondages, justement, un qui a été réalisé au moment de ce projet de loi qui est très intéressant pour la linguistique féministe élargie. Je peux te partager deux chiffres. C’est 65% des employeurs et des employeuses qui estiment qu’avoir un accent est un critère négatif. 65%.
Et avoir un accent évidemment, donc on s’entend, c’est avoir un accent qui n’est pas celui de Paris, qui n’est pas celui de l’élite, qui n’est pas celui des médias. Et également un autre chiffre, 20% des personnes interrogées disent avoir été discriminées pour ce motif qui arrive donc au quatrième rang des discriminations. Donc, c’est quand même vraiment pas du tout à la marge comme discrimination. C’est quand même assez important, tout comme les enjeux de linguistique féministe.
Mais on aurait besoin de faire encore plus d’études dessus, de pouvoir en parler davantage, que les personnes puissent prendre conscience qu’elles sont victimes de cette discrimination-là, parce que souvent, en fait, on n’en a même pas conscience. Et ça pourrait ensuite amener à ce qu’effectivement, par exemple dans les médias, les journalistes télé ou radio, on embauche beaucoup plus de personnes issues d’une diversité linguistique et petit à petit, comme ça, habituées tout simplement à faire de la discrimination positive.
Par exemple avec des quotas, j’en sais rien, comme on a pu faire avec des postes qui étaient très masculinisés pour qu’il y ait des femmes grâce à la linguistique féministe. pour permettre d’avoir cette diversité linguistique qui, pour l’instant, est tout à fait inexistante….
Orthographe et hiérarchisation sociale
C’est vrai que ces chiffres sont assez déroutants, surtout que c’est quelque chose qu’on découvre, et en effet, il y a encore beaucoup de chantiers, beaucoup de travail à faire, et j’en pense que c’est un peu ça, à vrai dire, en linguistique féministe. Tout ce qui existe, tous les sujets de société à prendre en selle, il y en a tellement, et c’est pas évident, à vrai dire, de choisir son combat, parce que tellement de chemins possibles!
Oui, oui, complètement. Surtout qu’en fait, quand j’ai commencé à m’intéresser à la langue, c’était effectivement d’abord par le prisme du sexisme et la question du féminisme. Mais ça m’a amenée après à réfléchir à toutes ces questions-là, au-delà de la seule linguistique féministe, et je me suis rendue compte à quel point ça touchait vraiment à énormément de choses.
Parce que notamment aussi le classisme, ça c’est aussi un autre sujet que je trouve très important. et pour le coup la langue c’est vraiment un vecteur de classisme terrible ça va être le fait de hiérarchiser les manières de parler et hiérarchiser les manières de parler c’est vraiment un outil malheureusement très puissant pour silencier les minorités.
Pour silencier les personnes qu’on ne veut pas légitimer et qu’on ne veut pas laisser de place dans la société et ça aussi on en a peu conscience et c’est vraiment important de D’en parler, donc déjà il y avait, comme je te disais, la question de l’accent, mais on peut aussi penser par exemple à la question de l’orthographe, qui est aussi un vrai enjeu de discrimination, connexe à la linguistique féministe.
Déjà c’est intéressant toujours, je trouve, de rappeler que la faute d’orthographe c’est un concept moderne. Sous l’ancien régime, il y avait plusieurs graphies en concurrence et ça ne choquait absolument personne. Les auteurs et autrices, en fait, bon déjà, on rappelle, on écrivait à la main, donc c’était déjà assez long et fastidieux comme ça.
Et quand on envoyait son… mon ouvrage à l’imprimerie, en fait c’était directement l’imprimerie qui choisissait comment écrire les mots, vu qu’il n’y avait pas de standardisation encore forte de l’orthographe comme aujourd’hui, et c’était vraiment une base besogne, c’était comme choisir quelle lettrine on va utiliser, c’était quelque chose de très pragmatique et absolument pas une valeur morale ou un signe d’intelligence quelconque, une perspective historique chère à la linguistique féministe.
Et ça, c’est arrivé vraiment au 19e siècle où on a commencé à en faire un outil de promotion sociale et considérer que les personnes qui faisaient des fautes d’orthographe étaient moins scolarisées et donc inférieures dans la société, etc., etc. Et voilà, c’est quand même intéressant, je trouve, de toujours faire ce petit rappel historique sur, finalement, d’où vient la faute d’orthographe et est-ce que c’est un signe d’intelligence ou pas? Merci pour ce point de linguistique féministe et historique.
Spoiler, non pas du tout, c’est pas un signe d’intelligence la question de l’orthographe, c’est des normes qui, en plus, évoluent au fil du temps. On n’a pas les mêmes règles d’orthographe aujourd’hui qu’il y a 150 ans. Donc ça, c’est aussi un fort enjeu de classisme, encore plus si on pense aussi aux personnes dyslexiques, aux personnes étrangères qui apprennent le français tardivement, qui n’ont pas été aussi forcément scolarisés, tout un tas de publics qui vont d’office être écartés parce que ce sont des personnes qui ne maîtrisent pas les normes de l’orthographe actuelles, une forme d’exclusion combattue par la linguistique féministe.
Et il y a aussi des études là-dessus sur… L’impact dans le monde professionnel est énorme. Il y a des chiffres assez effrayants là-dessus. Et même dans la vie privée, puisque par exemple avec les applications de rencontres, il y a énormément de personnes qui n’osent plus du tout les utiliser parce qu’elles disent « si je fais une faute d’orthographe, en fait, je n’ai aucune chance, je vais être directement écartée ».
Et que finalement, une rencontre dans le monde réel, ça permet de pouvoir mettre d’autres choses en avant et pas la question de l’orthographe en premier lieu. Et on n’y pense pas forcément si on n’a pas ce problème-là, mais ça a un impact jusque dans la vie sentimentale des gens, l’orthographe. Donc c’est quand même assez incroyable à observer via la linguistique féministe.
Ah mais tellement, tu m’apprends des trucs sur la linguistique féministe et sociale. Déjà, je ne savais même pas que c’est devenu, c’est-à-dire que du 19e siècle, où là, il y a eu une sorte de disparité entre les gens qui écrivent sans faute et les gens qui écrivent avec faute. Et ouais, c’est vrai que je ne m’étais jamais posé la question pour les sites de rencontre. Et c’est vrai, en effet, c’est testé à prouver. Quand moi, c’est vrai que je vois un profil avec des fautes d’orthographe, je me dis « Ouais, non, je n’ai pas trop envie… » d’aller matcher.
Parce que ouais, c’est vrai que c’est un bien, mais on pense que c’est une façon d’être intelligent, on va dire, de savoir bien écrire avec les bons mots, de pas faire de fautes. Alors qu’en fait, c’est vrai que c’est biaisé, puisqu’il y a plein de typologies de personnes, et puis L’orthographe, ce n’est pas forcément le truc de chacun et chacune, et c’est OK, en fait.
L’IA et l’évolution de l’écriture
On a toutes nos subtilités, les choses qu’on aime faire et pas faire, mais c’est vrai qu’en plus, dans le monde professionnel, ça fait aussi mauvais genre. Mais du coup, ça me fait penser, parce que maintenant, par exemple, avec l’utilisation des intelligences artificielles comme Chat GPT et compagnie, potentiellement, peut-être que ça va un peu réduire ses fautes d’orthographe, vu que Chat GPT, c’est très bien d’écrire, sans faire de fautes, un nouveau défi pour la linguistique féministe.
Oui, mais justement, pour moi, c’est l’exemple même qui montre bien que ce n’est absolument pas une question d’intelligence l’orthographe. Puisque si on considère qu’avec un correcteur ou avec l’intelligence artificielle, on peut modifier un texte et donc le rendre conforme aux règles orthographiques, la personne serait par exemple prise à un poste d’emploi. Ça veut juste dire qu’elle s’est utilisée un correcteur ou chat GPT ou yuhou, ce n’est pas non plus incroyable.
Et pourtant, ça peut faire la différence alors que quelqu’un qui ferait des fauteuils d’orthographe, on se dirait qu’elle n’est pas compétente pour ce poste, qu’elle n’est pas capable de faire ce travail. Et ça prouve bien, selon moi, l’incohérence qu’il y a derrière toutes les valeurs qu’on met derrière l’orthographe, analysée par la linguistique féministe.
Oui, c’est vrai, c’est vrai. Après, c’est vrai que l’utilisation de la science artificielle, c’est vrai que c’est un peu un sujet, ça me fait penser un peu touchy, même pour, je pense, pour les traducteurs, traductrices, parce que du coup, j’en avais discuté avec une traductrice justement qui me disait que le souci, c’est qu’ils les payent au lance-pierre parce qu’ils se disent, non mais c’est bon, il y a déjà de GPT qui est derrière, donc aussi, ouais, c’est un enjeu pour la linguistique féministe.
Oui. Comment, madame ça me fait penser, vu qu’on parle de linguistique et de linguistique féministe, comment on peut avancer justement avec une société avec 100% d’intelligence artificielle, surtout que la langue va se perdre à l’écrit au final, puisque tout est sur ordinateur maintenant, peut-être qu’on est genre les dernières générations à savoir écrire sur papier, et en plus écrire sur papier ça permet aussi de retenir des informations que tu n’as pas forcément, tu n’utilises pas la même mémoire, je ne sais pas si on dit ça comme ça, mais que contrairement à si tu ne tapes pas l’ordinateur?
Oui, alors là, il y a plusieurs sujets dans ce que tu viens de dire sur la linguistique féministe, en fait. Alors, concernant l’intelligence artificielle, je pense que comme, en fait, à l’arrivée de chaque nouvel outil, on disait la même chose quand est arrivé l’ordinateur, on s’est dit « Oulala, c’est la fin d’un certain nombre de métiers. » Quand est arrivé Internet, pareil. Aujourd’hui, avec l’intelligence artificielle, pareil. Je pense qu’on n’a pas assez de recul encore pour savoir si certaines tendances vont durer dans le temps ou pas.
Parce qu’il faut quand même aussi rappeler que l’intelligence artificielle, c’est extrêmement coûteux en termes écologiques. C’est des data centers énormes et on ne sait pas si c’est quelque chose qui va pouvoir durer éternellement et si cette croissance folle va pouvoir continuer comme ça. Donc déjà, j’attendrais un peu de voir parce que finalement ça fait pas très très longtemps que c’est devenu accessible au grand public et ensuite ça peut aussi transformer des métiers, pas forcément les faire disparaître mais les faire évoluer.
Parce que par exemple il y a déjà les correcteurs orthographiques qui existent pour autant ça n’a pas fait disparaître le métier de correcteur-correctrice ça n’a pas fait disparaître tout un tas de métiers qu’on aurait pu penser morts donc Je pense que je comprends tout à fait l’inquiétude des traducteurs et des traductrices et c’est plus le problème de la précarisation d’un certain nombre de métiers, un souci partagé par la linguistique féministe.
Et là, je pense qu’effectivement, le problème, il est plutôt là. Mais après, sur les outils, je pense que de manière générale, un outil peut toujours être bien ou mal utilisé et L’important, c’est d’avoir à l’esprit que ça reste un instrument et aussi des biais qu’il peut y avoir derrière puisque l’intelligence artificielle, comme elle se base sur des textes qui eux-mêmes ont des biais puisqu’ils ont été écrits par des êtres humains, c’est intéressant de se dire quels sont ces biais-là, notamment au niveau de la langue et de la linguistique féministe.
Clairement, Alors, j’ai vu qu’il y a une petite amélioration au niveau de l’intelligence artificielle, mais ce n’est quand même pas encore tout à fait ça. Et effectivement, il y a beaucoup de biais en termes de représentation des genres. Il y a plein de discriminations qui transparaissent. Si on utilise aussi les images dans l’intelligence artificielle, on se rend compte de la même chose. Représente un médecin, alors là, on peut être sûr qu’on aura un homme, et puis en plus, blanc est sûrement de 50 ans. Voilà. Pour moi, c’est plus ces questions-là qui sont importantes de se poser et d’avoir à l’esprit en linguistique féministe.
Oui, c’est vrai qu’il y a tout un travail, en tout cas, de retravailler, de donner les bonnes données, on va dire, au lycée de l’intelligence artificielle pour pas qu’il recrée de la discrimination, du sexisme, du racisme par-dessus, tout ça. Mais ça, c’est vrai qu’il y a un peu touché, parce que vu que c’est l’humain qui crée tout ça, et bien forcément, l’humain est biaisé, et forcément, l’intelligence artificielle est biaisée, comme l’analyse la linguistique féministe. Et du coup, ça me fait penser. Quel est ton avis, toi, par rapport au fait qu’on perde l’écriture manuscrite?
Écriture manuscrite, accessibilité et inclusion
Alors, concernant… Oui, c’est vrai que c’est une question qui crée aussi pas mal de débats dans le milieu de la linguistique féministe. Moi, honnêtement, je ne vois pas ça comme quelque chose de dramatique. Parce que, justement, si on pense aux personnes dyslexiques, aux personnes avec dysgraphique, dysorthographique, c’est déjà des personnes qui, souvent, ont un frein avec l’écriture manuscrite et pour qui l’ordinateur, c’est une vraie aide dès l’enfance.
Et souvent d’ailleurs qui pâtissent de cette mauvaise image de l’ordinateur alors qu’en fait ça pourrait vraiment les aider à avoir accès à l’écriture beaucoup plus facilement en souffrant moins qu’en passant par l’écrit à la main et je pense que c’est je ne dis pas qu’il faut abolir l’écriture manuscrite mais qu’en tout cas ça correspond ce déclin de l’écriture manuscrite à une évolution des usages Et qu’en fait aujourd’hui on a d’autres manières de faire, observées par la linguistique féministe.
Par exemple aujourd’hui ça ne viendrait plus à l’idée d’aucun écrivain ou écrivaine d’écrire son livre intégralement à la main. Ou en tout cas de le publier intégralement à la main et de faire des copies comme faisaient les moines copistes au Moyen-Âge. Et je ne pense pas qu’on ait perdu en qualité pour autant. En fait, c’est juste des usages qui changent et qui permettent de développer d’autres compétences aussi parce que le temps qu’on met à écrire à la main, qui est quand même beaucoup plus important, c’est du temps qu’on peut aussi mobiliser pour apprendre d’autres choses. Je ne vois pas ça forcément comme quelque chose de dramatique pour la linguistique féministe.
Et surtout quand on regarde du côté du monde du handicap, notamment aussi des orthophonistes, etc., on voit que c’est hyper dédramatisé et que souvent ça permet d’accéder à la lecture, d’accéder à la compréhension de textes, qui sont quand même des compétences pour le coup super importantes pour développer son esprit critique, son accès aux connaissances, et qu’en fait on peut très bien le faire sans passer par… par l’écriture manuscrite. Ça me fait penser aussi un peu au débat autour du livre papier versus livre audio, des supports étudiés en linguistique féministe.
Pour moi, c’est un peu le même genre de combat. Personnellement, je n’ai aucun problème avec les livres audio. C’est vrai que personnellement, j’utilise plutôt les livres papiers, mais je comprends tout à fait les personnes qui utilisent des livres audio parce que Si on a une difficulté avec l’accès à la lecture, à l’écrit, ça peut permettre d’avoir accès à tout un tas de savoirs, de connaissances, de fiction, qui est incroyable le livre audio.
C’est pour moi une position un peu snob de se dire qu’il n’y a qu’une bonne version, c’est la version qui est la plus difficile et exigeante. Et puis si on n’arrive pas à s’y conformer, tant pis pour vous, vous n’aurez pas accès à ce savoir en gros. C’est plutôt ma position sur le sujet et sur la linguistique féministe.
Je comprends cette position, c’est vrai que c’est bien de favoriser l’accessibilité pour toutes et tous en fonction de nos capacités, nos moyens, qui on est, qu’est-ce qu’on aime faire ou pas, et ça ouvre des portes, en effet, grâce à la linguistique féministe. du coup là ce que je te propose c’est que vu que l’heure tourne on va passer tranquillement à la conclusion de l’épisode comme ça j’aime bien garder un peu de temps pour bien conclure tout ce qu’on s’est dit c’était très intéressant alors déjà quel serait ton mot de la fin par rapport à tout ce qu’on s’est dit?
Conclusion : Reprendre le pouvoir sur la langue
Oui. Alors mon mot de la fin ce serait reprenez le pouvoir sur la langue et vraiment je suis vraiment convaincue de l’importance de démocratiser les connaissances linguistiques et la linguistique féministe, qu’on puisse avoir tous et toutes conscience que c’est pas un terrain neutre, que la langue c’est tout sauf neutre. C’est vraiment un lieu de pouvoir symbolique et je dirais que c’est vraiment la base de la connaissance à avoir sur le sujet.
Ensuite, moi je militerais vraiment pour que justement on enseigne la linguistique dès le plus jeune âge, qu’on crée aussi un vrai collège des francophones, pas l’académie française, mais des… un service de linguiste qui travaille sur les questions de langue de manière scientifique et qui après puisse diffuser leurs conclusions au grand public. Ça serait vraiment bien pour la linguistique féministe. Et sortir aussi de toutes ces inquiétudes qu’on a, avoir une vision beaucoup plus positive de la langue, être plus confiante sur son évolution.
Faire confiance aussi aux locuteurs et locutrices qui la font vivre, pas forcément dans les sentiers qu’on aurait imaginés, mais en tout cas qui la font évoluer. Et c’est ça qui est chouette et qui fait que c’est une langue vivante. Et donc voilà, sortir un peu de ces visions toujours un peu conservatrices de « la langue est en péril », « la langue est en danger ». Tout se perd.
Je pense que vraiment, ça, c’est une vision qui est déjà fausse et puis en plus, qui crée juste de l’inquiétude et on se renferme sur soi-même. Je serais plutôt pour une vision positive de l’évolution. Et voilà, pour moi, c’est un formidable outil d’empouvoirement, la langue, et que j’espère avoir convaincu les auditeurs et les auditrices de ça grâce à la linguistique féministe.
Oui, j’en suis sûre. C’est important, en tout cas, de mettre en avant des arguments que l’on n’entend pas forcément dans les médias traditionnels, car ça me fait penser… Parce qu’il y avait un exemple très parlant il y a quelques années sur l’écriture du mot nénuphar, qui avait fait vraiment une vraie polémique, parce que c’était ça qui était mis partout dans les médias, alors qu’il y a plein d’autres façons de faire évoluer la langue, pas que celle-ci, quoi, un débat typique de linguistique féministe et sociale.
Ah oui. Oui. Oui, oui, oui. Oui, puis en plus, pour l’histoire du mot nénuphar, ce qui est assez drôle, c’est qu’en fait, le ph, c’est une erreur, justement, puisque ce n’est pas un mot qui vient du grec, alors que d’habitude, les mots avec un ph, c’est des mots qui viennent du grec, mais en fait, c’est un mot qui vient du persan, donc de toute façon, qui n’est pas une langue écrite avec…
Enfin, le ph n’aurait aucun intérêt, donc on s’est dit, autant mettre un f, mais ça a été vu comme un appauvrissement, puisque souvent, on ne connaît pas l’histoire du mot, et on se dit, là, on touche à l’orthographe, c’est terrible, alors qu’en fait, c’est beaucoup plus logique, comme souvent en linguistique féministe.
Oui, je pense aussi que dans le mot de la fin, ça résonne aussi. Développer votre esprit critique, aller à l’origine des choses pour mieux les comprendre et pas seulement j’ai l’information, ok, je la gobe toute crue et je ne comprends pas tout le contexte qu’il y a derrière, un principe de base en linguistique féministe. Oui. Donc, oui, tellement essentiel. Et dans la suite de mes questions, toi, qui sont tes rôles modèles?
Ressources et Rôles Modèles en Linguistique Féministe
Alors, je trouve que c’est difficile parce que j’en ai beaucoup. D’ailleurs, c’est ce qui m’a manqué quand j’étais plus jeune, je pense. Aujourd’hui, j’en ai un certain nombre. Mais si je reste sur la question de la langue et de la linguistique féministe, je dirais que la linguiste Laélia Véron, L’historienne de la littérature dont j’ai parlé aussi tout à l’heure, Eliane Viennot, et la journaliste, si je dois en citer que trois.
Victoire Tuaillon, chacune à leur manière, en fait, pour moi, c’est des personnes qui sont vraiment animées par la démocratisation du savoir. Et ça, je trouve que c’est vraiment… très précieux, qui font des podcasts, des prises de parole médiatiques et qui rendent la langue accessible à toutes et à tous. J’admire leur travail, je trouve que c’est assez incroyable ce qu’elles font.
Je suis totalement d’accord et ça fait suite avec la suite de ma question dans les ressources que tu recommanderais pour approfondir la linguistique féministe. Donc déjà, il y avait le livre d’Eliane Viennot que tu avais parlé. Je ne me rappelle même plus le titre. Il y avait Académie dedans.
Oui, c’est ça. C’est l’Académie contre la langue française, le dossier féminisation. C’est un ouvrage collectif. Elle n’est pas la seule rédactrice, mais en tout cas, c’est elle qui a dirigé l’ouvrage. Elle a aussi écrit un autre ouvrage, peut-être plus accessible, en tout cas, qui est plus court.
Parce que celui-là il est vraiment historique sur toute l’académie française, enfin moi je l’adore mais peut-être que pour entrer dans le sujet de la linguistique féministe je commencerai par « Non le masculin ne l’emporte pas sur le féminin, petite histoire des résistances de la langue française » qu’elle a écrit il y a quelques années et qui est pour le coup très clair, très succinct et vraiment qui donne plein de pistes pour répondre.
Je conseillerais aussi le podcast Parlez comme jamais sur Binge Audio avec Laëlia Véran et Maria Kandéa qui est vraiment hyper bien fait. C’est deux linguistes qui connaissent en plus super bien leur sujet, qui invitent d’autres spécialistes selon les questions abordées, vraiment dans un esprit de démocratisation du savoir linguistique et de la linguistique féministe et qui a aussi été édité en version papier aux éditions Binge Audio.
Je conseillerais aussi, accessible sur Youtube, une conférence au spectacle humoristique vraiment très bien faite que j’adore, de deux comédiens belges, Arnaud Hutt et Jérôme Piron, qui était un ancien professeur de français et l’autre de philosophie, et ça s’appelle « La faute de l’orthographe ». Et vraiment, allez voir le spectacle « La faute de l’orthographe », c’est génial. Ça fait vraiment réfléchir à tout ce qu’on disait tout à l’heure sur ce qu’on met derrière la faute et que l’orthographe française est extrêmement incohérente, un point soulevé par la linguistique féministe.
Ça décomplexe vraiment, c’est formidable. Je finirai par le collectif Les Linguistes Atterrés sur le modèle des économistes atterrés au niveau de leur nom qui se sont regroupés pour justement faire place à la linguistique dans les médias, que ce ne soit pas toujours l’Académie française qui est la place pour en parler, notamment souvent dans le Figaro, mais que les linguistes puissent aussi en parler en dehors des universités. Ça, c’est un super collectif qui…
Si vous allez sur leur site internet, vous trouverez différentes tribunes qui sont parues récemment et qui ont aussi écrit un tout petit livre qui est hyper facile à lire qui s’appelle « Le français va très bien, merci ». Je trouve que comme porte d’entrée dans le sujet de la linguistique féministe et générale, c’est super, ça part de plein de préjugés qu’on peut avoir sur la langue et qui sont déconstruits avec des informations historiques, des informations linguistiques, etc.
Waouh, ça en fait des ressources, merci beaucoup, ça donne toute envie d’aller regarder, d’aller piocher, et en particulier la conférence spectacle en mode format très pédagogique, donc merci pour tout ça, c’est très riche, hâte d’aller découvrir après cet épisode sur la linguistique féministe! Et du coup, il me reste comme question, que signifie le terme féminisme pour toi?
Le sens du mot « Féminisme »
Alors, on en a finalement un petit peu parlé tout à l’heure, mais ce que j’aime bien avec ce mot, c’est qu’il y a vraiment cette idée de se réapproprier un mot qui était avant négatif et donc ce retournement du stigmate parce que Si on pense à l’origine de féministes, c’était pour décrire des hommes qui se comportaient ou qui avaient des attributs féminins. D’abord, c’était médicaliser cette idée-là et ensuite politiser des hommes qui auraient un positionnement qui défend les femmes ou qui s’apparentent aux femmes. Et donc, en fait, quand on en a fait quelque chose de positif et une fierté, moi, je trouve ça génial.
Et en même temps, je trouve que ça explique bien pourquoi il y a des personnes qui ont peur d’utiliser ce mot, alors que pour autant, en fait, elles sont féministes, mais elles ont peur de le dire, parce qu’il y a encore un peu tout cet arrière-plan très négatif qui est associé au mot, analysé par la linguistique féministe.
Et encore une fois, ça montre bien que c’est une lutte permanente sur l’axe idéologique de comment est-ce qu’on va définir un mot. Et moi, justement, j’aime bien me dire que j’ai envie de le définir à ma façon et que pour moi, c’est positif être féministe. Mais ça a été aussi un parcours personnel parce que je ne me suis pas toujours définie comme féministe et aujourd’hui, je n’hésite plus une seconde à le dire.
Mais je pense que c’est important de se dire qu’est-ce qu’il y a derrière les mots et c’est pas toujours que son positionnement, c’est aussi le fruit de l’histoire du mot et de sa perception dans la société, comme nous l’apprend la linguistique féministe.
Oui, hyper intéressant ce que tu dis, et en effet, c’est un mot qui peut être en termes d’étendard pour montrer notre positionnement, notre engagement, nos valeurs, et c’est vrai que c’est quelque chose de très important, et en effet, c’est pas évident de ça… de se définir comme féministe parce qu’encore une fois dans les grands médias c’est toujours des exemples extrêmes qui sont montrés du féminisme alors que le féminisme c’est beaucoup plus vaste en fait à partir du moment que t’es pour l’égalité et ou l’équité tu es féministe point final, un concept central en linguistique féministe.
D’ailleurs, je ne sais pas, après ça, c’est une impression personnelle, mais j’ai l’impression que le mot est quand même aujourd’hui plus largement accepté. Et donc, il y a une évolution vers le côté positif du mot qu’il y a 40 ans ou quelque chose comme ça. Parce que si on parle avec des femmes plus âgées, j’ai l’impression que souvent, alors qu’on peut avoir des idées assez similaires, elles vont avoir vraiment du mal à s’approprier ce mot.
Et je pense parce qu’elles ont grandi dans une époque où c’était vraiment vu comme très négatif de se dire féministe et que là, vraiment, il y avait un risque au niveau de son positionnement social de se dire féministe et que donc c’est quelque chose qui leur fait encore aujourd’hui peur alors que j’ai l’impression que dans… notre génération, par exemple, c’est beaucoup plus facilement autorisé et que donc on se l’approprie plus facilement aussi grâce à la linguistique féministe.
Oui, je me fais la même réflexion. Après, je pense que c’est ce qui a pu aider, je pense que c’est la pop culture, parce que c’est un vecteur pour transmettre les idées comme un soft power et qui permet de distiller tranquillement des petites graines d’éveil féministe ici et là, un vecteur de la linguistique féministe. Oui? Donc, il y a son importance là-dessus. Ça, c’est clair, net et précis. Et du coup, il me reste une dernière question. Qui aimerais-tu voir au micro de Matrimoine Féministe?
Alors ça, pareil, pas facile de sélectionner juste une personne, mais parmi toutes celles dont j’ai pu te parler, moi j’aimerais bien entendre Eliane Viennot, parce que c’est une femme qui a pour le coup plus de 70 ans aujourd’hui, et qui a vraiment, enfin, qui depuis toujours se bat pour la démocratisation du savoir et de la linguistique féministe. C’est une universitaire vraiment géniale, qui a écrit plein de livres autour du langage inclusif, qui n’a clairement pas sa langue dans sa poche, qui intervient le plus possible, on va dire, dans la… dans la presse.
Mais pour autant, je n’ai pas l’impression qu’elle soit très connue du grand public et en plus, je me disais que c’est une personne qui appartient à une autre génération, donc ça pourrait être chouette aussi de l’entendre là-dessus et voilà, c’est vraiment quelqu’un qui mériterait d’être beaucoup plus connue du grand public.
Merci de ta recommandation pour la linguistique féministe. J’avoue que ce serait un plaisir pour moi de l’interviewer parce que oui, forcément, je la connais via le milieu féministe. Mais comme tu dis, c’est un secteur de niche, on va dire. Oui, quand même. Moi aussi, si je parle à d’autres personnes qui sont dans le même secteur, on va dire qu’on la connaît. Mais après, je pense que le grand public ne la connaît pas beaucoup quand même. Voilà. Elle mériterait d’être davantage connue, clairement, pour son apport à la linguistique féministe. Trop bien, c’est déjà la fin de l’épisode. Merci beaucoup Diane pour ton temps et aux personnes qui nous ont écouté jusqu’au bout.
Merci beaucoup. C’était super de parler de linguistique féministe. J’ai grave kiffé moi aussi. Du coup, je vous dis ciao tout le monde.
Informations complémentaires
Ses rôles modèles et ressources mises en avant
Laélia Véron
Eliane Viennot
Victoire Tuaillon
l’Académie contre la langue française
Parlez comme jamais sur Binge Audio
Conférence spectacl e« La faute de l’orthographe »
le collectif Les Linguistes Atterrées
Retrouvez Diane
Sur son site la fresque de la langue française
Épisodes complémentaires à écouter


